La bibliothèque, la nuit
Alberto Manguel Essai Traduit De L'Anglais Par Christine Le Boeuf
Qu'elle soit constituée de quelques livres ou de volumes par milliers, qu'elle obéisse à une classification rigoureuse ou aléatoire, qu'elle soit «de Montaigne» ou d'Alexandrie, qu'on veuille la détruire (comme, si près de nous, à Sarajevo, à Kaboul, à Bagdad) ou l'ériger, qu'elle soit mentale, comme chez Borges, ou institutionnalisée - avec heures d'ouverture et réglementations -, qu'elle ait pour résidence de vastes bâtiments aux allures de nefs ou de temples ou qu'elle joue les passagères clandestines dans des cartons, entre deux déménagements, que les livres qui la composent soient alignés sur des étagères de bois blanc ou d'acajou massif, qu'est-ce qu'une bibliothèque, sinon l'éternelle compagne de tout lecteur - son rêve le plus cher?
Pourtant, entre les plaisirs offerts par le chaos généreux d'une caverne d'Ali Baba ou ceux, plus austères, que procure le classement, entre infini et rayonnages, faut-il nécessairement choisir? Et n'y a-t-il pas quelque présomption à vouloir sédentariser, non les livres mais les textes, par définition nomades? Existe-t-il un ordonnancement idéal du grand thésaurus livresque de l'humanité? Pour peu que, à l'instar d'Alberto Manguel, on ait affronté en combat singulier, et toute une vie durant, la nature profonde de la bibliothèque, telles sont bien les insondables questions que soulève, in fine, cet espace prétendument banal - voire, pour certains, parfaitement démodé!
Après Une histoire de la lecture, Alberto Manguel offre donc ici un essai «contigu», au propos lumineusement complémentaire, d'où il appert que construire une bibliothèque, privée ou publique, n'est rien de moins qu'une mise à l'épreuve d'ordre philosophique dont l'avènement annoncé de la bibliothèque électronique ne saurait réduire la portée.
Voyage au coeur de nos livres et histoire de leurs demeures, La Bibliothèque, la nuit, en faisant la part belle aux heureuses ténèbres que l'imaginaire de tout lecteur se plaît à hanter, nous rappelle à quel point les livres, réinventant sans fin la «bibliothèque» qui les accueille, sont seuls maîtres de la lumière dans laquelle ils nous apparaissent - ces livres qui en savent décidément sur nous bien davantage que nous sur eux.
Par Hervé B.
Au début de l'année, Actes Sud a eu la bonne idée de ressortir dans sa petite collection si bien nommée Babel, le livre de Alberto Manguel "La Bibliothèque, la nuit". Je l'avais raté lors de sa parution en 2006 et j'ai bien eu tort! A partir de sa gigantesque bibliothèque personnelle qu'il a installée dans le pays de Rabelais, l'auteur nous convie dans un style plein de fantaisie à un voyage dans l'histoire des bibliothèques. Du particulier à l'universel, il embrasse avec méthode les différentes caractéristiques qui fondent aussi bien les aspects de conservation que de mise à disposition des publics. Ordre, espace, forme, hasard, survie, oubli, quelques mots repères parmi bien d'autres qui font échos bien évidemment aux devenirs de ces bibliothèques et à leur évolution dans une forme numérique.
[Lire la suite ...]Tout est passionnant de bout en bout et l'auteur a su avec bonheur réussir à éviter l'essai historique assez aride pour une conversation intime avec son lecteur. Il aime bien évidemment trop la forme des livres pour voir un quelconque basculement et avoir un grand crédit pour la réalisation de la Babel numérique."L'Internet n'est qu'un instrument. Ce n'est pas sa faute si notre intérêt pour le monde dans lequel nous vivons est superficiel. Sa vertu réside dans la briéveté et la multiplicité de ses informations ; il peut aussi nous offrir concentration et profondeur... Mais il ne nous assurera pas davantage le gîte et le couvert pendant notre passage en ce monde, car ce n'est ni un lieu de repos ni un foyer, ni la caverne de Circé ni Ithaque (p.235)." Plus loin encore : "Le texte électronique qui n'a pas besoin de page peut accompagner en toute amitié la page qui n'a pas besoin d'électricité ; ils n'ont pas à s'exclure l'un l'autre afin de mieux nous servir. L'imagination humaine n'est pas monogame et n'a pas à l'être, et de nouveaux instruments voisineront bientôt avec les Powerbooks qui voisinnent aujourd'hui avec nos livres dans la bibliothèque multi-média. Il y a une différence, toutefois. Si la Bibliothèque d'Alexandrie était l'emblème de notre ambition d'omniscience, la Toile est l'emblème de notre ambition d'omniprésence ; la bibliothèque qui contenait tout est devenue la bibliothèque qui contient n'importe quoi. Alexandrie se voyait avec modestie comme le centre d'un cercle limité par le monde connaissable ; la Toile, telle la première définition de Dieu imaginée au XIIème siècle, se voit comme un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part (p330)." Beaucoup d'autres passages seraient à citer, des anecdotes extrèmement bien choisies qui éclairent le propos. Celle-ci, notamment, qui m'a beaucoup amusé. Le critique anglais Paul Duguid observait : "Une brève rencontre critique suggère que si, par bien des côtés, le projet Gutenberg ressemble - en mieux - aux bibliothqèues conventionnelles, cela ressemble aussi à une caisse de livres dans une vente de charité paroissiale, où le curé bénit au même titre trésors et nullités parce qu'ils ont pareillement été donnés." Bref, je ne saurais trop vous conseiller la lecture de ce petit livre si attachant, et en plus il a l'avantage aussi d'être illustré en noir et blanc ; les vignettes sont souvent petites à ce format, mais c'est un régal de choix typographiques pour favoriser la lecture et l'érudition. Et je me suis plût à l'idée qu'une version électronique nous permettrait sans doute beaucoup plus de ressources et de vagabondages hypertextuels mais risquerait, sans nul doute, de nous égarer par rapport à la démarche de son auteur. Tout délicieux voyage est aussi délicieux parce qu'il a une fin et nous permet de continuer à voyager mentalement et intimement pour très longtemps...