Des hommes, le septième roman de Laurent Mauvignier, (éd. de Minuit) interroge ce passé qui passe si mal: la guerre d’Algérie.
Vin d’honneur pour le départ en retraite de Solange. La fête villageoise est gâchée par l’arrivée de son frère, Bernard dit Feu-de-Bois, qui s’est clochardisé au fil des années. Appelé en Algérie en 1960-1962 comme son cousin Rabut, il est revenu perturbé, détruit. Rabut, lui, semble avoir tourné la page. Mais l’irruption de Bernard va faire ressurgir «les événements» dans sa mémoire, en un aller et retour permanent entre hier et aujourd’hui. Avec ce roman, Laurent Mauvignier plonge de plain-pied dans l’indicible.
Laurent Mauvignier, votre livre parle de la guerre d’Algérie, et surtout, à travers les personnages de Bernard Feu-de-Bois et de Rabut, des jeunes milliers d’appelés qui en sont revenus avec une expérience intransmissible. Qu’est-ce qui a motivé ce livre ?
L’origine du livre est à chercher dans quelque chose de très ancien et très personnel, lié à mon enfance. Je sais que mon père est allé en Algérie. Les adultes qui en étaient revenus comme lui se réunissaient dans des banquets. Chez eux, on voyait des photos, des roses des sables. L’Algérie, c’était une présence. Ce qui me trouble, c’est pourquoi ils n’ont rien dit de ce qu’ils ont vécu.
Votre livre s’appuie sur des faits réels. Comment avez-vous travaillé ?
Je me suis documenté bien sûr, mais en romancier, pas en historien. J’ai eu autant d’intérêt à trouver la couleur des tickets de bus en 1960 qu’à lire les accords d’Evian. J’ai lu des travaux universitaires, j’ai regardé des photos. J’ai recueilli des témoignages. D’une certaine manière, j’ai fais un collage entre toutes ces sources pour restituer des bribes, des constatations, des détails. Il ne s’agissait pas pour moi de brasser l’époque mais d’accompagner mes personnages. Mon idée, c’était de prendre des personnages d’aujourd’hui et de remonter le temps avec eux. Je voulais emmener le lecteur, lui montrer quelqu’un, lui dire petit à petit qui il est. Pas comme dans un flash-back, mais comme un surgissement du passé.
Au fond, il y a peu d’événements racontés dans Des hommes. Mais le récit est alimenté par votre façon d’écrire, qui mélange langue écrite et langue parlée avec ses phrases incomplètes, ses répétitions, ses interrogations esquissées, les détails.
Pour moi, c’est de l’oralité reconstruite, une langue parlée écrite, non pas pour mimer le réel, l’imiter ou le caricaturer. Je veux donner à l’écrit la densité de l’oral. Quand j’écris, le plus difficile est d’opérer des choix à l’intérieur du texte, de créer des rapports et des harmonies entre les moments du livre, de dilater certains événements et de réduire d’autres, aussi importants, à quelques lignes.
Vous écrivez : « On ne sait pas ce qu’est une histoire tant qu’on n’a pas soulevé celles qui sont en dessous et qui sont les seules qui comptent. » J’ai l’impression que, pour vous, la littérature, c’est justement à cela que ça sert: faire émerger les choses, soulever des histoires.
Je dirais plutôt que la littérature tient dans les plis d’une feuille qu’il s’agit de déplier pour mieux voir les choses. J’essaie d’aller chercher la vérité d’une personne en brassant les éléments historiques, sociaux, physiques de sa vie pour la comprendre, non pas en l’observant de dessus mais par le petit bout de la lorgnette. Montrer pour faire sentir.
A la lecture du roman, votre titre, Des hommes, apparaît à la fois comme une mise en accusation de vos personnages et comme une justification, voire comme une explication de nature empathique. Qu’en est-il ?
C’est un peu tout ça. J’aimais l’idée de montrer des hommes avec leurs faiblesses, leur lâcheté, leur héroïsme parfois. Dans les témoignages recueillis, il est souvent fait question de la pression exercée par les anciens de 1914-1918 sur ces jeunes appelés. Ces poilus n’avaient que la soixantaine à l’époque et pensaient que les événements d’Algérie n’étaient que broutilles à côté de la boucherie de Verdun. Moi qui suis d’une génération qui n’a pas été confrontée à ça, j’avais aussi l’envie d’interroger le rapport à la virilité qui passe par l’obligation d’avoir pris les armes.
Depuis la sortie du livre, vous avez rencontré beaucoup de lecteurs. Y a-t-il des anciens d’Algérie dans ces rencontres, et que vous disent-ils ?
J’ai reçu plusieurs lettres, d’eux, de leurs enfants. J’essaie d’expliquer à chaque fois que c’est un roman, même si je n’ai rien inventé. Tout ce qui est décrit du quotidien des soldats ou de l’horreur des combats a été vécu, mais pas par tous les appelés en Algérie.Leur guerre a été différente selon les années, selon l’endroit où ils étaient. Pour moi, ce n’est pas un roman sur la guerre d’Algérie mais un roman avec cette guerre… Je n’ai ni l’impression, ni l’intention d’épuiser le sujet, mais seulement d’ouvrir des portes. Tant que la guerre d’Algérie ne sera pas entrée dans la fiction, qu’elle ne sera pas incarnée par des personnages, elle n’appartiendra pas à la mémoire collective. Si mon livre peut servir à ça, déjà…
Par Isabelle S..
Ils n’ont jamais quitté leur village et partent vers un pays dont ils ne savent rien, pour une guerre qui ne les concerne pas. Ils sont jeunes, très jeunes, ne connaissent rien de la vie, et la convocation militaire vient briser leur peu d’espoir en l’avenir en les précipitant dans un monde de violence, de peur, de solitude. La mer, ils la voient pour la première fois à Marseille, et chacun d’eux sait, à peine embarqué sur le bateau pour l’Algérie, que « dès cet instant toute sa vie sera perforée de ce coup de sirène qui annonce le départ ».
Au retour, c’est comme s’ils n’étaient jamais partis, personne ne leur demande rien, et ils savent que personne ne voudrait écouter ça. Il faut vivre, recommencer à travailler, essayer de ne pas réfléchir, de ne pas se souvenir.
Mais quarante ans plus tard, un cadeau refusé et le drame qui en découle font brutalement resurgir des images terribles, imprimées à jamais dans leur mémoire, des fantômes dont ils s’étaient fait à eux-mêmes serment de ne jamais rien dire, des questions auxquelles ils ne peuvent répondre.
« Moi, je me disais, je suis là, j’ai soixante-deux ans et dans ce salon, là, à presque quatre heures du matin, je regarde des photos et mes yeux, les larmes, la gorge nouée, je me retiens pour ne pas tomber, comme si les sourires et la jeunesse des gars sur les photos c’était comme des coups de poignards, va savoir, qui on a été, ce qu’on a fait, on ne sais pas, moi, je ne sais plus. »
Laurent Mauvignier impressionne par son écriture tendue à l'extrême, tendue comme ces hommes, comme la violence, comme ce qui retient les mots à l'intérieur des têtes. Pas d'éclaircie, rien vers quoi se tourner pour mieux respirer. Une infinie tristesse devant ces vies gâchées, devant aussi ce qui aurait pu être, les amours, les espoirs, les rêves.
Des hommes nous frappe avec la force d’un constat sans appel. Avec des mots simples, sans manichéisme ni lourdeur pédagogique, l’écrivain dit toute la complexité des êtres, la solitude, la parole impossible. Il fouille le cœur de ces hommes, pénètre dans leur cerveau et leurs cauchemars. Dans l’hiver glacial d’une campagne banale, quand le passé longtemps contenu envahit le présent, il nous fait vivre à leurs côtés l’attente, la chaleur, le silence des nuits, l’odeur de l’angoisse et de la mort. Aux côtés de plus d’un million d’appelés pris dans l’horreur d’une guerre sans nom.