Votre livre Avec le temps, chronique d’un village breton sous l’occupation allemande, paraît aux editions-dialogues.fr dans la collection « Ouvertures ». Votre livre s’ouvre sur un épisode très intime et personnel : la mort de votre père. Quels sentiments ce drame a-t-il fait naître en vous ?
Évidemment beaucoup d’émotion puisque c’était le décès de mon père mais, en même temps aussi, déjà, pas mal d’interrogations parce que, comme je le raconte dans le livre, ce fut un moment un peu étrange. Alors je ne sais pas s’il faut que je révèle, déjà, ce qui se passe dans ces pages et qui peut, peut-être, brûler un peu le suspense. Enfin, en gros, mon père était un instituteur public, donc, en principe laïque, en principe de gauche, tout ce que vous imaginez. Et, au moment de ses dernières souffrances, on m’a proposé, à l’hôpital, de faire venir un aumônier, donc, ce que j’ai accepté et, finalement, je me suis aperçu que la présence de cet homme apaisait ses derniers moments. Donc c’était quand même quelque chose d’un peu étonnant, un peu étrange, et ça m’a, disons, dans la suite des jours, des mois, des années, ça a continué à me poursuivre. Et je me suis demandé, au fond, si je connaissais mon père. Si je savais tout de sa vie, donc c’était un peu le début d’une enquête qui devait me mener ailleurs.
Au fil des pages, vous devenez vraiment un enquêteur, à la recherche de la vérité. Aviez-vous le pressentiment d’être bientôt confronté à des révélations si fortes ?
Eh bien, pas tout à fait, non. En fait, le livre est vraiment, effectivement, une enquête, une enquête menée dans la vérité. C'est-à-dire que je me suis lancé là-dedans – je ne savais même pas tout à fait, au début, que j’allais écrire un livre – et, de mon père, je suis passé, évidemment, à ma famille ; de ma famille, au village dans lequel cette famille était née et avait vécu, qui est donc le village de Bourg-Blanc, tout près de Brest. Et, bon, alors pourquoi je me suis retrouvé dans une certaine période trouble, à savoir l’occupation allemande, période, bon, de résistances, de collaborations, de tout ce que vous imaginez, donc, vous voyez, ce sont des grands mots, ceux-là. Eh bien, pour deux raisons. D’une part, parce qu’il s’était passé des choses que je ne savais pas et que je ne connaissais pas, et que j’ai voulu découvrir. Et, d’autre part, parce que, pour chacun d’entre nous, si vous voulez, ça, c’est vrai pour… oui, pour chacun d’entre nous, le moment mystérieux, le moment… trouble, c’est le moment où se forme, finalement, notre intelligence, notre esprit, notre mémoire, c'est-à-dire, les, en gros, trois-quatre ans, quand on accède au langage. Et cette période-là, pour moi, c’est la période de la guerre. Donc, si vous voulez, les années 1943-1944, c’était à la fois une période trouble pour l’histoire du village, pour l’histoire de ma famille, pour l’histoire de l’humanité, en fait, parce que c’était quand même le nazisme contre la démocratie. Et c’était aussi les premières années où naissait ma conscience. Donc, finalement, je me suis trouvé en train d’enquêter sur cette période et dans ce village.
Vous décrivez votre livre comme une décantation par écrit de paroles vivantes, qui est une très belle formule, et j’aimerais savoir quelle fut votre démarche.
Eh bien, en gros, si vous voulez, moi, ma seule étoile, mon seul guide, c’était la vérité. C'est-à-dire, ça m’était absolument égal de découvrir des choses éventuellement désagréables – je ne sais pas si c’est le cas, d’ailleurs, mais enfin… Moi, je les prends plutôt comme des choses intéressantes, avec cinquante ans ou soixante ans de distance – et, donc, je me suis dit que, quelles que soient les choses que je découvre et qui se passent, j’y vais. Donc je suis allé, évidemment, dans ce village et j’ai cherché à rencontrer tous les derniers témoins de l’époque. C’était souvent des gens qui se trouvaient en maison de retraite, ou ailleurs, et j’ai trouvé un certain nombre de personnages tout à fait délicieux qui ont, finalement, joué le jeu avec moi, parce que, pour eux, ils étaient plus âgés que moi, mais pour eux, c’était un peu retourner aussi à leur jeunesse, à leur enfance, et donc, faire revivre des choses dont ils n’avaient pas parlé depuis un certain nombre d’années. Mais, c’était… philosophiquement, si vous voulez, c’était aussi une démarche qui avait un sens, parce qu’on s’apercevait, en discutant ensemble – eux aussi s’en apercevaient – que, finalement, il y avait des choses dont on ne parlait plus, il y avait des choses qu’on avait jetées dans une espèce d’oubliette, collectivement, eux, le village, mais aussi la société, mais aussi, finalement, la littérature, mais aussi, finalement, le cinéma peut-être. Enfin, vous voyez, le monde entier se construisait petit à petit une histoire en oubliant des choses. C’est pour ça que dans un des petits textes que j’ai écrits à propos de ce livre, je dis : peut-être que l’histoire, qui a la réputation de cultiver le souvenir, elle est, en fait, bâtie sur des oublis.
Vous dites : « La vérité est une maîtresse exigeante » et vous lui obéissez. Seulement, vous vous confrontez bientôt à la collaboration, dans laquelle certaines familles blanc-bourgeoises s’engagent, et n’avez-vous jamais eu envie de reculer, dans votre recherche de la vérité ?
Non. Franchement non encore une fois, je vous ai déjà dit tout à l’heure que, tout ce que je découvrais m’intéressait, que… il me semblait qu’avec, de toute façon, cinquante ou soixante ans de distance, on pouvait tout dire. Alors, il s’est posé un petit problème, d’ailleurs, dans le livre, c’est que le premier état du manuscrit, j’avais enlevé tous les noms propres. Et donc, les gens n’apparaissaient que sous forme d’initiales. Et puis c’était un peu bizarre, parce qu’on parcourait le livre et on disait : « G. m’a dit que… Mais il a fait la remarque : M. n’était pas d’accord avec lui… » etc., et finalement, en discutant avec l’éditeur, à savoir Charles Kermarec des éditions Dialogues, je lui ai dit, et il m’a dit aussi, enfin nous nous sommes dits ensemble : au fond, est-ce qu’on ne pourrait pas plutôt prendre le risque d’être honnêtes, de tout dire parce que nous ne médisons de personne, nous disons la vérité. Alors, peut-être que la vérité sera un peu raide pour certains, mais enfin, allons-y ! Et donc, nous avons rajouté quelques lignes au début du livre pour dire que c’était notre choix de mettre les noms propres réels, de tout le monde, de tout dire et de ne rien cacher.
Finalement, vous nous montrez qu’un fait particulier mène à une réflexion universelle. Quel serait, selon vous, le message le plus important de votre livre ?
Oui, alors deux réponses. Sur la première partie de votre question, oui, effectivement, je crois que les grands concepts, les grandes idées… bon, dans le cas de ce livre, c’est : résistance, collaboration, démocratie, nazisme, etc. Mais on peut imaginer toutes les idées qu’on veut et que manipule la philosophie. Quand on les prend au niveau abstrait, général, c’est souvent un peu difficile, un peu… oui, un peu sec, et on s'aperçoit, finalement, que ces grandes idées, en général, se manifestent dans la vie de chacun, sous une forme plus concrète. Par exemple, si vous parlez du malheur de l’enfance… c’est un peu abstrait. Mais si vous racontez la vie d’Anne Frank, d’un côté, ou peut-être, d’un autre côté, celle du Petit Poucet qu’on abandonnait dans la forêt, etc., ça prend un autre sens, ça devient concret. Donc je pense que c’est toujours intéressant de partir… d’aborder les idées générales à travers des points précis. Et ce livre-là, ce n’était pas mon projet, mais ça s’est passé comme ça. Je suis parti, donc, d’un événement précis de ma vie, et puis je me suis retrouvé à traiter des idées beaucoup plus générales. Alors, quelle est la plus importante ? Moi, je dirais, effectivement, pour en revenir au début de notre conversation, que c’est le respect de la vérité. Je trouve que toute vérité est bonne à dire, quelle que soit sa difficulté et quelle que soit la difficulté à l’avaler, c’est la vérité et il faut faire face.
Par Eireann Yvon.
Je vais par ce livre découvrir ce touche à tout de la communication, radio, télévision et maintenant littérature. Ce livre n'est pas un roman, mais un travail de souvenance familiale, dans une Bretagne plutôt taiseuse, où les gens ne se confient pas beaucoup.
Dans un court préambule, l'auteur dit la chose suivante :
- L'auteur a hésité, et l'éditeur avec lui, avant d'écrire en toutes lettres les patronymes des personnes citées.
Un homme à la mort de son père entreprend une sorte de quête de la vérité sur sa famille qui va déboucher plus globalement sur la question suivante : que s'est-il passé dans le village breton de ses ancêtres pendant les années de guerre, puis tout de suite après?
Nous sommes au Bourg-Blanc au nord de Brest, village occupé par une forte garnison allemande. Des militaires plutôt pacifistes durant les deux première années, la population, un peu comme partout, se divise en trois catégories aux contours incertains : les collaborateurs, les résistants et ceux qui subissent avec plus ou moins de bonne volonté.
Quelques familles sont plutôt rangées dans la première catégorie, dont la grand-mère de l'auteur, une de ses tantes, les Roch, surtout les filles Thérèse, Marie et Yvonne, et les Crozon. Chose curieuse, ce sont tous des commerçants, qui ont de ce fait des rapports très étroits avec la population, mais aussi avec les militaires. Il est aussi nécessaire de savoir que chaque famille avait des chambres réquisitionnées par l'occupant et que la circulation à l'intérieur de la Bretagne était très réglementée, pour ne pas dire très difficile.
La vie s'est donc organisée dans une sorte de vase clos et des affinités, y compris amoureuses, se sont de ce fait créées. Un seul enfant naîtra d'une relation entre une villageoise, Yvonne Roch, qui décèdera peu de temps après, et un soldat ; il se nommera Yvan Roch. J'en parlerai plus tard, car un chapitre de ce livre lui est consacré.
La fin de la guerre et ses suites pour le village sont, je pense, non pas exemplaires, mais courantes.
Pas exemplaire, car contrairement à d'autres endroits, les « résistants » ne commirent aucune violence, remettant les « présumés » collaborateurs aux autorités. Courantes aussi, comme partout, les règlements de compte se multiplient. L'auteur, pour écrire ce livre, a eu accès aux documents officiels, les dénonciations de tous genres affluèrent! Intérêts et jalousies étant les motifs principaux de ces calomnies.
Il est à noter qu'aucune condamnation ne fut prononcée, ni contre les familles Crozon, ni contre les filles Roch, qui continuèrent à vivre au Bourg-Blanc.
Les archives et les correspondances, saisies aux domiciles des familles concernées, donnent l'impression de gens qui s'appréciaient mutuellement, les soldats allemands regrettant la Bretagne. Il faut reconnaître que pour certains le fin fond de la Russie n'était pas forcément une récompense : la preuve, ce courrier :
- Un jour entier en Russie pèse autant que la guerre entière que nous avons fait en Bretagne.
Les personnages sont les habitants du Bourg-Blanc, il faut savoir qu'à l'époque le breton était la langue la plus parlée, mais que l'éradication commençait dans les écoles, ce qui donnait une situation pour le moins étrange d'une langue maternelle à la maison et une langue imposée dans l'éducation. L'église avait, elle aussi, son mot à dire dans l'enseignement, avec une sorte de loi non écrite, les filles dans le privé, les garçons dans le public.
Dans un entretien pour la librairie « Dialogues », l'auteur parle de la « mémoire » des témoins de l'époque, qui s'estompe, ce qui est bien naturel, mais aussi qui devient sélective à charge ou à décharge aussi d'ailleurs. Il dit aussi que son propos n'est pas de juger les gens, car on peut se poser la question : comment aurions-nous réagi, je pense par exemple, à Marie, Yvonne et Thérèse, jeunes femmes dont les parents tenaient un café, et qui parlaient allemand? Et dont la compagnie devait être très recherchée!
Dans mon esprit, ce livre, que j'avais commencé dans le cadre de mes chroniques nommées « Mémoires de Bretagne », est devenu au fil des lignes une découverte personnelle. J'ai connu il y a longtemps quelques protagonistes de cet essai, et j'ai beaucoup entendu parler, mais sans le connaître, de cet enfant né pendant la guerre.
La famille Roch, dont il est question ici, avait un fils Jean qui épousa ma mère. Thérèse et Marie (ainsi que leur autre sœur plus jeune) sont donc des tantes par alliance. Yvan était le filleul de Jean Roch. A la mort de ce dernier, mes demis-frères m'ont expédié une photo de lui, se trompant de prénom! Ce portrait avait au dos la mention « Yvan Lannilis », où il était en pension dans une école religieuse ! A la lecture de cet ouvrage, la photo de cet enfant me revient très clairement, une cousine m'a dit qu'il était encore en vie, grand-père et arrière-grand-père.
Une lecture qui me laisse des sentiments mitigés, non pas pour ses qualités qui sont évidentes, mais pour l'émotion qu'elle m'a procuré.
Je remercie son auteur, auprès duquel je m'excuse, en effet je parle plus des gens que j'ai personnellement connus que des membres de sa famille.