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Lily et Braine

Christian Gailly

lundi 11 janvier 2010

Ils se retrouvent sur le quai d’une gare : Braine revient d’une guerre lointaine épuisé, maigre, brisé ; Lily, sa femme, a fait des « efforts spéciaux » pour lui plaire, Louis, son petit garçon de trois ans, demande si c’est papa et la chienne Lucy, presque un deuxième enfant (elle regarde la télévision et aide à étendre le linge) lui saute dans les bras. Mais se retrouvent-ils vraiment ?
Lily range (cache) le pistolet automatique que Braine a volé à l’armée au-dessus de l’armoire, à côté d’un bugle, planqué lui aussi mais avant son départ, pour qu’il arrête d’en jouer, pour qu’il ne soit plus un musicien, autant dire un voyou, et pour que le père de Lily, président de la société des Automobiles Sligo, continue à les entretenir. C’est d’ailleurs pour ça, croit-on comprendre, qu’il s’est engagé, ou peut-être « pour changer d’air ».

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Manazuru

Hiromi Kawakami, Traduit Du Japonais Par Elisabeth Suetsugu

lundi 02 novembre 2009

Rei a disparu depuis douze ans. Un soir, il n’est pas rentré à la maison et n’a jamais plus donné signe de vie. Sa femme, Kei, n’a conservé de lui qu’un journal, un carnet de notes brèves, à peine rédigées. Et un indice dans ce carnet : Manazuru. Poussée par un irrépressible besoin de retrouver la trace de cet homme qu’elle a passionnément aimé, Kei se rend à plusieurs reprises dans cette petite ville balnéaire sur la route du Tokaido. Une étrange apparition l’y accompagne, une femme fantôme, tantôt irritante, tantôt rassurante, qui lui montre le chemin (vers Rei ? vers elle-même ?), adoucissant ainsi le sentiment de solitude qui l’étreint. Tandis qu’à Tôkyô l’attendent Momo, adolescente bientôt femme, une mère qui vieillit doucement, et Seiji, le tendre amant.
Roman troublant et enchanteur à la fois : poétique, profond, sensuel, il nous parle de la violence du désir, des amours qui passent, éphémères, de l’absence, des souvenirs qui peu à peu se perdent, et finalement, de l’apaisement.


Démon

Thierry Hesse

jeudi 03 septembre 2009

Pierre Rotko, grand reporter, apprend de son père l’histoire cachée de ses grands-parents, Franz et Elena, assassinés par les nazis à Stavropol. Guidé par une impulsion irrésistible, son « démon », Pierre se rend en Tchétchénie, là où il sait pouvoir sentir et penser une part de ce qu’ils ont vécu. Auprès d’un peuple abandonné de tous, sur une terre de désolation.
L’intérêt ne faiblit jamais à la lecture de ce roman, dont le sujet pourrait bien être la permanence du mal, « ce que l’homme fait à l’homme », ici, ailleurs, toujours. De la Seconde Guerre mondiale aux guerres de Tchétchénie, de la terreur stalinienne aux enfants tueurs de la Sierra Leone et du Liberia, Thierry Hesse nous conduit avec grand talent vers un peu plus de compréhension du monde.


Le testament caché

Sebastian Barry

lundi 24 août 2009

D’une chambre de l’hôpital psychiatrique où elle est internée depuis plus de cinquante ans, Roseanne écrit le récit de sa vie, feuilles de papier qu’elle cache sous une latte disjointe du plancher. William Grene, psychiatre, chargé d’« évaluer » sa patiente et d’établir quelles circonstances l’ont amenée là, tient un journal auquel il confie ses doutes, les questions qu’il se pose sur sa profession, l’amour qu’il porte à Bet, sa femme, anéantie par une dépression, et la relation étrange qui le lie à Roseanne. Car ce qui finit par occuper tout son esprit, c’est le désir de « quelque part trouver le fil et le cœur de son histoire ».
Le cœur, c’est Sligo, ville sombre et pluvieuse, la mer toujours démontée et les montagnes tout près ; le fil, une enfance heureuse aux côtés de Joe, le père tant aimé, gardien de cimetière, puis chasseur de rats, la figure floue d’une mère enfermée dans le silence de sa folie, les rencontres amoureuses, origine du drame qui fera d’elle une exilée, exclue du monde, privée de tout. Simplement parce qu’elle a, comme tant d’autres, transgressé les codes de l’Irlande catholique, personnifiée ici par le terrifiant père Gaunt, acharné à briser une jeune fille trop belle, diabolique tentation pour les hommes de Sligo.
De page en page, c’est aussi l’histoire troublée de l’Irlande de la première moitié du siècle dernier, « conte de fée sauvage », qui se révèle, le soulèvement de 1916, la guerre d’indépendance et la guerre civile qui entraînèrent le naufrage de tant de vies.
Sebastian Barry entrelace ces événements tragiques et le destin d’êtres qui durent trouver leur chemin dans un monde de violence, de haines et de trahisons. Il explore, comme dans une enquête policière, les zones d’ombre du souvenir, les imperfections de la mémoire, les vérités et les mensonges du témoignage.
En donnant la parole à Roseanne, il rend hommage, avec poésie et profondeur , à ceux que l’histoire et la pesanteur des traditions ont dépossédés de leur vie.


Des Hommes

Laurent Mauvignier

lundi 24 août 2009

Ils n’ont jamais quitté leur village et partent vers un pays dont ils ne savent rien, pour une guerre qui ne les concerne pas. Ils sont jeunes, très jeunes, ne connaissent rien de la vie, et la convocation militaire vient briser leur peu d’espoir en l’avenir en les précipitant dans un monde de violence, de peur, de solitude. La mer, ils la voient pour la première fois à Marseille, et chacun d’eux sait, à peine embarqué sur le bateau pour l’Algérie, que « dès cet instant toute sa vie sera perforée de ce coup de sirène qui annonce le départ ».
Au retour, c’est comme s’ils n’étaient jamais partis, personne ne leur demande rien, et ils savent que personne ne voudrait écouter ça. Il faut vivre, recommencer à travailler, essayer de ne pas réfléchir, de ne pas se souvenir.
Mais quarante ans plus tard, un cadeau refusé et le drame qui en découle font brutalement resurgir des images terribles, imprimées à jamais dans leur mémoire, des fantômes dont ils s’étaient fait à eux-mêmes serment de ne jamais rien dire, des questions auxquelles ils ne peuvent répondre.
« Moi, je me disais, je suis là, j’ai soixante-deux ans et dans ce salon, là, à presque quatre heures du matin, je regarde des photos et mes yeux, les larmes, la gorge nouée, je me retiens pour ne pas tomber, comme si les sourires et la jeunesse des gars sur les photos c’était comme des coups de poignards, va savoir, qui on a été, ce qu’on a fait, on ne sais pas, moi, je ne sais plus. »
Laurent Mauvignier impressionne par son écriture tendue à l'extrême, tendue comme ces hommes, comme la violence, comme ce qui retient les mots à l'intérieur des têtes. Pas d'éclaircie, rien vers quoi se tourner pour mieux respirer. Une infinie tristesse devant ces vies gâchées, devant aussi ce qui aurait pu être, les amours, les espoirs, les rêves.
Des hommes nous frappe avec la force d’un constat sans appel. Avec des mots simples, sans manichéisme ni lourdeur pédagogique, l’écrivain dit toute la complexité des êtres, la solitude, la parole impossible. Il fouille le cœur de ces hommes, pénètre dans leur cerveau et leurs cauchemars. Dans l’hiver glacial d’une campagne banale, quand le passé longtemps contenu envahit le présent, il nous fait vivre à leurs côtés l’attente, la chaleur, le silence des nuits, l’odeur de l’angoisse et de la mort. Aux côtés de plus d’un million d’appelés pris dans l’horreur d’une guerre sans nom.


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