Annick Cojean, le D-Day heure par heure par ceux et celles qui l'ont vécu...

Le 6 juin 2024 marque les 80 ans du Débarquement. Plus grande opération militaire de l’Histoire, c’est aussi une aventure profondément humaine. C’est dans cette dimension que nous plonge le nouveau livre d’Annick Cojean, Nous y étions, grâce aux voix de 18 témoins qui nous racontent ce jour, le plus long et le plus important de leur vie.

 

 

Dans Nous y étions, vous nous faites revivre heure par heure le D-Day, grâce aux voix de 18 hommes et femmes qui l’ont vécu. En quoi est-il essentiel, aujourd’hui, de continuer de faire vivre cette mémoire ?

 

Le 6 juin 1944 a été un tournant majeur de la Seconde Guerre mondiale. L’enjeu était colossal et a exigé des sacrifices terribles... au nom du combat contre le fascisme et pour la liberté. Il est donc juste qu’on reconnaisse le courage insensé dont ont fait preuve les hommes qui y ont contribué. Comme il me semble vital que l’on se souvienne que la liberté n’est pas un bien inné, acquis, naturel, évident. Qu’il a fallu la conquérir, se battre pour la défendre et la conserver. Son prix a été exorbitant. Elle est précieuse, mais si fragile. Il importe donc, toujours, d’être vigilant.

 

C’est un livre qui vient de loin d’une série d’articles parue dans Le Monde en 1994, d’une longue enquête qui les a précédés, de souvenirs d’enfance aussi et des récits de votre maman. Pourriez-vous nous raconter le chemin qui vous y a mené ?

 

Ma mère, petite fille, habitait Caen au moment du Débarquement. Sa maison a été bombardée, sa famille, comme des milliers d’autres, a dû prendre le chemin de l’exode. Elle a vécu alors mille événements qui sont entrés dans la légende familiale car c’était une merveilleuse conteuse. J’ai donc toujours vécu avec « l’épopée » du Débarquement. Quand s’est approché son 50e anniversaire, j’ai souhaité retrouver les combattants - Américains, Anglais, Canadiens... et même Allemands - qu’elle aurait pu croiser. Je voulais les rencontrer, et les entendre me raconter l’histoire avec leurs mots, leurs images, leurs émotions. Je voulais ressentir le souffle du D-Day et revivre cette histoire d’aussi près que possible. Être avec eux sur les plages, dans un planeur, un hélico... voire même dans un blockhaus.

 

Les 18 témoins dont vous retranscrivez les voix ne sont pas tous du même camp, ont eu des rôles, et des vécus différents. Mais ce qui les relie tous, c’est que ce jour les a marqués à tout jamais. De quelle manière, avec quelles émotions, vous ont-ils alors livré leurs récits ?

 

Ils replongeaient dans le temps avec une facilité inouïe. Ils avaient à nouveau 18, 20, 22 ans. Une maman à qui ils pensaient, plus souvent qu’à une fiancée. Une foi chancelante mais que réveillaient les premiers coups de canon. L’envie d’en découdre et de servir leur pays. Mais ils avaient peur aussi. Terriblement peur devant le feu et la mitraille; la mort qui pouvait les cueillir à tout moment et à laquelle, pour la plupart, ils n’avaient jamais été confrontés. Leur propre mort devenait envisageable, ils s’y résignaient presque. Celle de leurs camarades en revanche était insupportable. Les scènes d’apocalypse vécues sur les plages, aux premières heures du D-Day, demeuraient à jamais gravées dans leur rétine.

 

Parmi les témoins, plusieurs évoquent l’incommunicabilité de ce que l’on vit à la guerre, les liens inébranlables et la complicité éternelle entre les frères d’armes, mais aussi le fait que les larmes n’étaient pas présentes au front, mais sont venues des années plus tard. Comment avez-vous alors procédé pour faire remonter ces souvenirs en douceur, et fallait-il pour cela de longs temps d’interview, de nombreux entretiens ?

 

On ne pleurait pas sur le champ de bataille et malgré les souffrances. Mais au cours des interviews, les larmes affluaient souvent. «C’est incroyable comme elles viennent facilement!» s’excusait un vieux soldat. « C’est comme si on avait gardé toute cette eau pour plus tard... » Les souvenirs abondaient, je n’avais guère de mal à faire parler mes vétérans. Très pudiques au départ, si inquiets de lasser, ils se prenaient au jeu et me sortaient de vieilles photos, des cartes, des médailles, un morceau de parachute ou un foulard de soie représentant la carte de France pour qu’ils ne s’égarent pas... Des trésors que certains n’avaient encore jamais vraiment montrés. Ils étaient heureux de parler. Oui, heureux d’être considérés et écoutés.

 

Dans tous ces témoignages, on découvre du courage, une volonté de bien faire, un respect de la hiérarchie, de la camaraderie, une certaine foi aussi, et partout, un sentiment: celui d’une guerre « juste ». En quoi était-elle fondamentale, cette notion de guerre juste ?

 

C’est vrai, du côté des alliés la conviction de mener une guerre juste était unanimement partagée. Ils n’avaient pas de doute et faisaient confiance à leurs gouvernements qui présentaient l’opération comme une lutte morale opposant le bien et le mal. Ils se pensaient du bon côté de l’Histoire. Eisenhower, en s’adressant à eux, la veille du D-Day, avait parlé de « grande croisade » et lancé : « Les espoirs, les prières des peuples épris de liberté vous accompagnent. » Cela les galvanisait. La situation était toute autre côté allemand, du moins chez les très jeunes soldats qui, pour la plupart, avaient été enrôlés de force dans la Wehrmacht et n’adhéraient pas au nazisme.

 

Au fil de la lecture de ces témoignages, on prend aussi la mesure de l’opération exceptionnelle et d’immense envergure qu’a été le D-Day. On réalise que rien n’était gagné d’avance, que toute l’opération avait été prévue à la minute près, et que définir sa date était loin d’être évident. Comment cette date du 6 juin s’est-elle alors imposée ?

 

Le D-Day est une opération d’une précision mécanique époustouflante. Elle a été précédée de mois, voire d’années d’entraînement, et on ignore souvent que davantage de vies ont été perdues dans la préparation du D-Day que lors de la journée elle-même. Quant au choix de la date, ce fut l’objet d’un véritable casse-tête. La marine exigeait un débarquement à marée basse, car il fallait pouvoir distinguer sur les plages les nombreux obstacles diaboliques disposés par le maréchal Rommel. Elle souhaitait aussi un assaut à l’aube, afin de pouvoir approcher des côtes françaises sous le couvert de la nuit. Les généraux parachutistes, eux, demandaient la pleine lune pour que les hommes puissent repérer le sol. Le créneau était donc très étroit. Sans compter la nécessité du beau temps, tout au moins l’absence de tempête qui ficherait la pagaille... Or voilà qu’elle s’est levée dans les premiers jours de juin, potentiellement dévastatrice, forçant Einsenhower à différer d’un jour le Débarquement initialement fixé au 5 juin.

 

Dans ce livre, on plonge dans l’histoire en marche en ce 6 juin, et on découvre aussi de nombreuses anecdotes. On apprend par exemple que des archers accompa- gnaient les missions commando de repérage en amont du D-Day ; on se rappelle aussi qu’un joueur de cornemuse était présent et jouait sur le champ de bataille... Quelle est celle qui vous a le plus marquée ?

 

Il y a tant d’histoires qui m’ont subjuguée ! Bill Millin, la cornemuse de Lord Lowat, qui tient à débarquer en kilt sur la plage, digne et impérial malgré la mitraille, soucieux de jouer les grands airs de circonstance. Le ranger magnifique de la Pointe du Hoc qui supplie de ne pas croire les affirmations de Cornélius Ryan, l’auteur du Jour le plus long, selon lequel la mission avait quasiment échoué puisque les canons allemands qui justifiaient cette mission-suicide n’existaient pas... alors que c’est lui-même les a démantelés. Et puis Charles Lynch, le plus jeune correspondant de guerre du D-Day qui débarque avec sa machine à écrire et une quinzaine de pigeons voyageurs !

 

Dans cette histoire, il y a aussi des traumatismes qui ne passent pas. Ainsi, l’un des témoins a mis des décennies à se remettre de son stress post-traumatique. Un autre parle de l’opération Tiger, qui a mal tourné, quelques semaines avant le débarquement. Des témoins polonais et allemand, pour des raisons différentes, disent aussi la difficulté à accepter la façon dont l’Histoire a été racontée après. En quoi était-il important de faire entendre aussi ces voix-là ?

 

Toutes les voix m’intéressaient ! Tous les points de vue, toutes les perspectives, toutes les subjectivités. La guerre est racontée ici sous l’angle personnel et terriblement humain. Et chacun livre son expérience sans le filtre des généraux ou la censure militaire qui a obligé à passer sous silence des épisodes peu glorieux voire infiniment douloureux.

 

Tous les récits des témoins sont écrits à la première personne, et de véritables voix transparaissent, au plus près desquelles on se tient. De quelle manière vous suivent-elles et vous accompagnent-elles, ces voix, après l’écriture de ce livre ? Et quel lien, quels souvenirs gardez-vous de ces témoins, de ces rencontres ?

 

J’avais longtemps gardé un lien avec quelques-uns de ces vétérans. L’un m’écrivait régulièrement, l’autre m’invitait à déjeuner lorsqu’il passait à Paris. Hélas, la précieuse armoire dans laquelle je gardais au Monde tous mes petits carnets a disparu, lors d’un déménagement de mon journal. Et j’ai perdu mon trésor. Il me reste quelques photos, glissées dans mon album de famille: l’une prise à New York avec un ranger américain, une autre à Montparnasse avec mon joueur de cornemuse qui avait revêtu son kilt pour être sûr que je le reconnaisse, une autre en Normandie, entourée de Canadiens, le 6 juin 1994... Ces souvenirs me sont chers et restent indissociables de mon lien très fort avec ma mère, ma conteuse merveilleuse du Débarquement.