Nancy Huston et Francia, Lignes de failles de notre société

Électron libre de la scène littéraire, l’écrivaine franco-canadienne Nancy Huston est l’autrice de romans, essais, pièces de théâtre et d’un recueil de poèmes. Depuis son premier roman, Les Variations Goldberg, elle est traversée par les voix de nombreux personnages qui forgent et interrogent notre regard sur la société. Son nouveau roman, Francia, s’inscrit dans cette lignée, en nous plongeant dans le quotidien d’une travailleuse du sexe transsexuelle au bois de Boulogne.

 

Entretien mené par Laurence.

 

 

D’où est venu ce roman ?

 

C’est une première dans mon histoire littéraire : ce roman est presque né d’une commande. Un ami, ancien médiathécaire, m’a dit : « Je participe depuis des années aux maraudes dans le bois de Boulogne, et c’est vraiment un univers très impressionnant. Là, il y a un roman à faire et c’est toi qui dois le faire. » Je crois qu’il devait savoir que je travaillais sur Grisélidis* à ce moment-là. Au début, j’ai dit non. Et en même temps, ça m’interrogeait que je ne me sente pas concernée par les trans. J’ai donc rappelé quelques mois plus tard, et j’ai dit : « Oui, je vais venir. J’aimerais bien au moins voir la forêt la nuit, avec vous. » C’était avec une association sous l’égide de l’Église catholique, Magdalena, comme dans le roman. Et cette nuit-là, on était au mois de novembre et il faisait très froid. Même à l’intérieur du camion, on avait nos manteaux. Alors de voir ces femmes quasi-nues à l’extérieur, c’était déjà impressionnant. Plusieurs sont montées dans la camionnette discuter avec nous, et j’ai découvert leur niaque, leur sens de l’humour, leur gentillesse, leur solidarité. L’ambiance est finalement beaucoup plus positive que dans les rues de Paris un jour lambda. Je les ai trouvées étonnantes et ça ne s’est jamais démenti. J’ai fait pas mal de maraudes par la suite, et le personnage de Francia a commencé à se cristalliser. J’ai interviewé plusieurs personnes, et j’ai décidé qu’elle devait être colombienne pour des raisons autres, qui ont à voir avec des amis à moi, colombiens, que j’avais envie d’interroger aussi. Donc je suis allée là-bas pour essayer d’imaginer son enfance, comme petit garçon dans la ville de Girardot, j’ai appris un peu l’espagnol, j’ai engagé une jeune prof colombienne pour apprendre avec l’accent. Voilà. Et j’ai avancé un petit peu à tâtons, mais j’avais décidé dès le début qu’il fallait 17 clients. Ça, c’était une décision de mon « dictateur ». Heureusement que j’ai un dictateur, une voix interne, qui donne au départ de chaque roman quelques instructions très précises. Et le titre Francia s’est imposé tout de suite, parce que je voulais aussi qu’à travers les 17 clients de ce jour-là, nous ayons une sorte de mosaïque de la France contemporaine.

 

Ce titre, Francia, c’est aussi le nom du personnage principal. Comment s’est-elle dessinée sous votre plume ?

 

C’est un processus mystérieux, heureusement. Je ne peux pas expliquer exactement comment cela se passe. Nous faisons tous un peu la même chose la nuit, dans nos rêves, nous inventons des personnages, il y a des créatures qui surgissent comme ça. L’idée de la claudication du personnage est venue très tôt, c’était une décision absolument sûre dès le début. Mais par exemple, je ne savais pas ce qui avait causé ce boitillement, je l’ai appris plus tard. Et c’est comme ça, l’écriture de romans. Ça peut paraître étrange pour les gens qui n’y sont pas, mais nous pouvons tout à fait nous poser une question à propos d’un personnage, un être humain qui n’existe pas, et recevoir la réponse juste. Parfois il faut attendre longtemps.

 

Ce roman est né des maraudes que vous avez faites, de rencontres… Comment avez-vous alors abordé la question de la justesse ? Est-ce qu’il s’agissait d’intégrer vos témoins dans le processus de l’écriture ?

 

Non, je ne pouvais pas tellement faire lire au fur et à mesure. Maintenant, il y en a qui le lisent, qui l’ont lu, et qui - heureusement pour moi, je suis très soulagée - l’aiment bien. Mais c’est quelque chose de… c’est le métier. Je suis vraiment une romancière professionnelle et donc je fais confiance à cette logique. Et je sais quand je me trompe. C’est étonnant ! Par exemple, dans la première version, la première scène où j’apparais, dans la camionnette sous le nom de « La Griffonne » - parce que je suis présente dans le livre de temps en temps, je surgis au milieu des personnages -, il y a une des femmes qui est très méfiante et très cassante. Dans la première version, c’était Francia. Et puis, au bout de quelques mois, j’ai compris qu’elle était incapable de parler comme ça. Parce que j’avais construit le personnage de la grand-mère entretemps, parce que je savais que cette grand-mère lui avait appris les valeurs essentielles de la vie : la douceur, l’écoute, et une certaine relation à Dieu. Une relation très heureuse, j’ai envie de dire, qui consiste à pouvoir poser ses soucis, à demander à Dieu que la famille aille bien, que les gens se pardonnent, etc. C’est très doux comme christianisme. Ce n’est pas du tout quelque chose de sévère et de raide comme peut l’être le catholicisme dans d’autres contextes. Donc c’est curieux comme livre parce qu’il y a par exemple des clients qui ont des diatribes anticatholiques d’un côté, et puis ce personnage principal, central, qui elle-même est profondément pieuse, croyante, pratiquante. Et quelque part, je me sens plus proche intellectuellement de ceux qui attaquent l’Église, mais mon cœur va complètement avec Francia. Et je n’ai aucune difficulté, étrangement, à construire quelqu’un qui est croyante de cette façon-là. Et pas seulement à la construire mais à l’aimer.

 

 

Dans le roman, il y a aussi 17 autres voix d’hommes que vous faites exister au plus près de leurs fêlures, et qui sont une ébauche de notre société, des non-dits qui la traversent et la tiennent. Que s’agissait-il de dire, grâce à ces voix ?

 

Je trouvais qu’il fallait restituer l’autre moitié du tableau, tout simplement, dont on ne parle jamais. Quand j’interrogeais les femmes pour savoir qui étaient les clients, elles avaient toutes la même réponse exactement : « C’est tout le monde. » Et puis, grâce à Grisélidis aussi, j’ai réfléchi de plus en plus pour me demander : « Mais, pourquoi est-ce qu’on méprise les prostituées ? Qu’est-ce qui est honteux, au juste ? Qui est lésé dans cette affaire ? » Et j’ai compris que la haine de la prostituée, c’est la haine de la sexualité féminine tout simplement. Or, dans la prostitution, il n’est jamais question de sexualité féminine. C’est ça qu’on met en scène dans des films, dans la pornographie, bien sûr, dans des tableaux, dans toutes les représentations, c’est cette féminité soi-disant exhibitionniste, obscène, avec les mimiques, les attitudes... Et tout ça, ce sont les fantasmes des hommes. En réalité, il est question de sexualité masculine, et c’est de ça qu’on ne parle jamais quand on parle de prostitution. C’est la demande qui crée la prostitution, ce n’est pas l’offre. L’offre correspond à un besoin d’argent simplement.

 

Tous ces hommes qui traversent le roman, on découvre leurs pensées dans des moments de vérité, dans la mesure où ils sont hors de vue de la société. Comment est-ce qu’en tant que romancière, on investit cet espace de liberté, en dehors de toute question de bienséance ? Est-ce qu’il s’agissait de se tenir au plus près des personnages, et de ne surtout pas les juger ?

 

Oui, je n’invente pas un personnage pour le ridiculiser, pour le tourner en bourrique. Je n’aime pas les charges, les caricatures. J’aime bien quand c’est drôle, donc c’est souvent assez comique, par certains côtés, chacun à sa manière, mais c’est parce que les pensées qui leur traversent l’esprit peuvent être cocasses. C’est comme dans Les Variations Goldberg, c’est ce que j’ai appris à faire. Comme je le dis, moi c’est plutôt « pute de cerveau » : depuis toujours, je me laisse pénétrer par des inconnus. Sans doute parce que, petite, j’étais toujours la nouvelle, à l’école. Je devais toujours me mettre à la place des autres pour voir comment ils me voyaient, qu’est-ce que je devais faire, quelles étaient les valeurs en vogue ici, etc. Et donc je n’ai pas UNE langue française, par exemple, à moi. J’imite celle des autres, je ne parle pas des accents mais des façons d’utiliser la langue. J’écoute. L’ouïe est mon sens le plus aigu.

 

Francia raconte aussi le quotidien des travailleuses du sexe au bois de Boulogne, et c’est un monde où il y a beaucoup de violence. Était-ce difficile à traiter dans le roman, cette question de la violence ?

 

Au moment où j’ai vraiment commencé à écrire le livre, il y a eu le procès des tueurs de Vanesa Campos, et j’ai assisté à ce procès. C’était en deux fois, d’abord au Palais de Justice dans l’île de la Cité, et ensuite en appel au tribunal d’instance de Créteil. Deux semaines la première fois, trois semaines la deuxième. Et j’ai été très frappée par le contraste entre ces bâtiments, surtout l’ancien Palais de Justice au centre de Paris, qui est le symbole même de tout ce que valorise la République, avec ses statues de la Renaissance, les fresques sur les murs, l’architecture imposante, les juges avec l’hermine, et nous étions là à évoquer un univers de sperme, de sang, de boue, de flingues, de vol, de viol, d’étranglement, etc. Vanesa Campos était une travailleuse du sexe transgenre péruvienne, qui a été tuée avec l’arme de service d’un policier. Quinze jours avant le crime, il avait laissée cette arme dans sa voiture pour être lui-même client. Il y avait une telle densité d’extrêmes réunis dans la même pièce, et je me suis dit, les gens ne veulent pas regarder ces marges et les comprendre, et comprendre à quel point le fonctionnement de notre société, de notre civilisation, dépend aussi de ces travailleurs et travailleuses du sexe. Et la France est très en retard dans ce domaine, comme elle a été un des derniers pays à accorder le droit de vote aux femmes, c’est un des derniers pays à comprendre l’importance de respecter les travailleurs et travailleuses du sexe. Il y a des pays beaucoup plus avancés sur ce thème. La France en est encore à pénaliser les clients alors que toutes les études montrent que dans les pays où les clients sont pénalisés, le taux de viol augmente systématiquement.

 

Peut-on dire que Francia est un roman politique, dans le sens où il change notre regard sur le monde ?

 

Je l’espère, oui. Quelqu’un a dit récemment : « C’est un livre-monde ». Eh bien, c’est un peu l’ambition, oui, c’est sûr.

 

Et « La Griffonne », fallait-il des années d’expérience d’écriture pour la laisser entrer ?

 

Sans doute. Oui. J’ai essayé de le faire avec L’Empreinte de l’ange il y a 25 ans, j’avais une version où je racontais aussi mon histoire, je glissais ça et là des comparaisons entre moi et le personnage principal. Mais mes éditeurs ont dit: « Non, ça distrait. L’autre histoire est tellement intense, il ne faut pas qu’il y ait ces distractions. » Et ici, je me suis dit : « Je me lance, c’est trop tentant. » J’ai fait plusieurs scènes comme ça, puis je les ai supprimées. Mes éditeurs ont tous réclamé davantage, donc je les ai ressuscitées. Et voilà. C’est vrai qu’on a besoin de rigoler de temps en temps, parce que c’est un monde dur. Très dur. J’étais en train de lire, à l’instant, une citation d’Ernest Renan : « Une philosophie perverse sans doute me portait à croire que le bien et le mal, la joie et la douleur, le beau et le laid, la raison et la folie, se transforment les uns dans les autres par des nuances aussi indiscernables que celles du cou de la colombe. » C’est beau, ça. Rousseau disait la même chose : « Bien et mal coulent de même source. » Et Romain Gary aussi, c’est vraiment une chose qui le hantait, qu’il appelait le couple infernal. Le meilleur et le pire sont inséparables. Et effectivement, je pense que si on a un monde où tout le monde est gentil et sympathique et généreux et adorable, il n’y aura plus besoin de littérature.

 

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