Anne L.
Errance stambouliote

✨Ces derniers jours, je me suis réveillée avec Boratine. Ou plus exactement, en lui. Avec lui, me regardant dans le miroir, je me suis découvert jeune homme, belle gueule, le regard un peu vacillant. Chez lui, dans ce grand appartement empli de bibelots d'un autre temps, je me suis allongé(e), bercé(e) par la musique incessante des rues stambouliotes, à peine filtrée par les persiennes. Ensemble, Boratine et moi, nous avons exploré le vide et les confins de l'être, arpenté les rues de #Galatasaray à la nuit tombée et fixé, des heures durant, les fissures dans le mur blanc. Etaient-elles là hier ? Sont-elles plus tortueuses, plus saillantes, plus abyssales que les failles de notre esprit ?
✨Mon double des derniers jours, Boratine, est un héros #amnésique qui soliloque, oscillant de la 1ère à la 3ème personne du singulier, navigant du "je" au "il". Il faut l'excuser : le beau jeune homme se réveille tout juste d'une plongée suicidaire dans les eaux du #Bosphore, miraculeusement vivant mais amnésique. Qui est-il ? Pourquoi vouloir mourir quand on est jeune, brillant guitariste adoré des oiseaux de nuit, loué pour sa générosité et surtout entouré ?
«Vous m’avez demandé mon nom, et moi j’essayais de me souvenir pourquoi je désirais mourir. Pourquoi vouloir mourir ?»
✨Le postulat narratif de ce Labyrinthe est somme toute bien classique. Mais ne vous y trompez pas : cette errance intérieure est moins le récit d'une existence brisée qu'une réflexion sur l'#identité et l'être au monde.
Qu’est-ce qu’un homme sans aucun passé ? Au début du récit, il est assez réjouissant de lire cet homme qui s'observe exister, et qui entame sous nos yeux un dialogue de sourd avec son reflet dans le miroir. Sans boussole pour s'orienter dans le temps, notre Boratine se trouve bloqué dans le labyrinthe de son existence. Au lieu de paniquer, il flâne - et alors #Istanbul, la ville aux mille lumières devient la métaphore de ce dédale. Nous voilà embarqués au hasard de ses avenues, attablés à la terrasse du coin de la rue, accoudés à la rampe de ce pont qui majestueusement enjambe deux continents.
✨Comme Boratine que tous enjoignent à la #patience, la plongée en ce Labyrinthe mérite qu'on lui donne du temps. La prose de Sönmez nous guide au cœur d'une transe limpide, étonnamment tranquille, avec une simplicité qui touche au tréfonds de notre humanité. Tout l'art de l'écrivain est d'amener son lecteur à partager, à habiter cette #solitude essentielle, ontologique.
✨ En refermant ces variations philosophiques aux allures de bal(l)ade, on s'interroge. La mémoire serait-elle autre chose que l’illusion de la continuité de nos vies, une des variantes possibles de notre identité ? Je n'ai pas la réponse, mais un conseil ! Perdez-vous de plein gré dans ce Labyrinthe : laissez le vide de Boratine, gros d'incertitudes, envahir les méandres de vos pensées confinées...