• 8 octobre 2011

    Gaston de Lévis, duc et pair de France, qui entrera à l’Académie Française en 1812, épousa Pauline d’Ennery en 1784. Les époux étaient très jeunes et furent contraints à de longues séparations entre 1784 et 1795. Pendant plus de dix ans, ils échangèrent une correspondance nourrie. S’il ne reste rien des lettres de Pauline, la postérité est riche de celles de Gaston. En quelques 300 lettres, l’homme n’a de cesse de célébrer son amour pour sa belle épouse, mais surtout de se faire le témoin actif de l’Histoire en marche. « Quand la distance et la durée de la séparation sortent vraiment du temps ordinaire de la vie, le duc, tout en continuant à s’épancher sentimentalement, transforme ses lettres en de véritables reportages à l’intention de sa femme, devenant ainsi un témoin de premier plan de l’Histoire. Son talent littéraire fait alors de sa correspondance un document exceptionnel » (Introduction). Entre amour et Histoire, les lettres de Gaston de Lévis à Pauline « se révèlent un remarquable témoignage de première main sur la période révolutionnaire, rédigé sans les arrière-pensées d’un auteur, sans la distorsion du défenseur d’une cause, sans la recomposition qui préside aux mémoires » (Introduction).

    Le recueil de ces lettres s’articule en plusieurs époques et sont numérotées. « Portent ainsi une numérotation propre la correspondance du voyage de Prusse et de Russie (juillet 1784- janvier 1785) et les lettres de l’émigration : lettres adressées à Tournai (décembre 1790-mai 1791), à Londres (juin-septembre 1791 puis mars-juillet 1792), lettres de la campagne de Champagne (août-octobre 1792), de l’expédition avortée à partir de l’île de Wight (décembre 1793-janvier 1794) et de l’expédition de Quiberon (juin-juillet 1795) » (Introduction).

    Gaston de Lévis a une charge de capitaine dans l’armée et il assure des fonctions diplomatiques dans les cours d’Europe, en Prusse et en Russie. Alors que Pauline réside dans le château d’Ennery, Gaston est à Versailles ou à Paris. De là, il raconte la vie de la Cour, les intrigues politiques et les remous qui annoncent la Révolution. « En tant que seigneur d’Ennery et grâce à la recommandation de Monsieur, Gaston de Lévis est nommé grand bailli de Senlis en janvier 1789. C’est dans le cadre des bailliages et des sénéchaussées qu’on va réunir les représentants des trois « ordres », noblesse, clergé et tiers état, chargés de rédiger les cahiers de doléances et d’élire les députés aux États généraux. C’est donc le duc de Lévis qui préside du 11 au 24 mars l’assemblée de son bailliage en même temps qu’il dirige les débats de l’assemblée de la noblesse » (Introduction). À une époque où tout bouge et où l’ordre séculaire vacille, les lettres de Gaston de Lévis, comme celles des Poilus, auraient pu commencer par « Je vous écris du front ». L’homme ne manque jamais d’être en première ligne, par devoir et par honneur.

    Fidèle à la famille royale, favori de Monsieur (le futur Louis XVIII), Gaston est un aristocrate, pas un révolutionnaire, bien qu’il soit attiré par les idées nouvelles et farouche ennemi du despotisme. Devant les soulèvements de 1789 et des années noires, son discours se fait paternaliste et triste. Ainsi écrit-il, au soir de la proclamation de la Constitution, et alors que les puissances européennes menacent : « Pauvre peuple, tu te réjouis, tu danses et des maux innombrables sont près de fondre sur toi, des forces étrangères s’apprêtent à ravager tes campagnes et à noyer tes villes dans le sang, à eux des Français ne craindront point de joindre leurs coupables efforts et ce seront tes plus cruels ennemis. L’hydre de la fiscalité s’apprête à te dévorer et, pour comble d’horreur, la famine hideuse te menace de sa gueule affamée. Tremble, peuple insensé, et vois l’abîme ouvert sous tes pas. Mais non, danse, la prévoyance du malheur est un malheur de plus. »

    Quand la Révolution bat son plein, Gaston de Lévis envoie femme et enfants loin de France. « Partez tout de suite, je le désire, je le veux. » (Lettre du 14 ou 15 juillet 1789) Des Pays-Bas à l’Angleterre, l’aristocratie française bat en retraite. Les époux utilisent un code pour parler de certaines affaires politiques et personnages. Pour se protéger, la duchesse de Lévis devient un temps Mme Grillon en Angleterre. Certains exilés, comme Pauline, ont bien des difficultés à mener un train de vie diminué et le spectre des difficultés financières pointe le bout de son nez. Les lettres de Gaston s’agrémentent alors de gronderies domestiques. Entre les grandes lignes de l’Histoire, les épitres relatent les misères du quotidien et les blessures de guerre du militaire séparé de sa famille.

    Si l’Histoire française et la grande Révolution sont l’intérêt principal de ce recueil de lettres, l’histoire personnelle et amoureuse de Gaston est un fil rouge qui guide le lecteur. Gaston de Lévis ne manque pas de faire sentir toute l’impatience dans laquelle il attend les réponses et le retour auprès de sa Pauline. Les lettres sont lourdes de sensualité et de tendresse, de respect et de délicatesse : elles célèbrent un amour durable tout en se désespérant de ne jamais traduire pleinement le sentiment qui les sous-tend. « Plaignons-nous à cette pauvre langue française qui a si peu d’expressions pour l’amitié. Si c’était moi qui l’eus inventée, j’aurais choisi pour une union commençante « je vous aime », quand les sentiments auraient été plus vifs, j’aurais dit « je vous adore » et puis quand on aurait été au point où nous en sommes (je veux dire, où j’en suis), alors j’aurais trouvé une expression plus forte, plus énergique et qui n’aurait jamais été employée qu’à ces extrêmes. En attendant que quelqu’un rende ce service à la nation, je vous embrasse, ma Pauline, bien tendrement. Et voilà encore de ces manières de parler communes à trop de choses et que je n’aime pas. N’écrirais-je point à ma sœur de même qu’à vous « je vous embrasse » et cependant si j’avais le bonheur de vous embrasser, vous sentez que c’est bien différent d’un baiser de sœur. »

    Tout est bon pour chanter l’amour, même au plus fort des remous historiques : les descriptions des paysages redoublent le lyrisme. L’amour est badin et parfois un brin boudeur. Amoureux ardent, Gaston est également jaloux et inquiet : la distance accroît les craintes d’un mari soupçonneux. « Mon amour, tu me plais par toutes tes qualités, sous tous les points de vue et je ne troquerais pas tes moments d’humeur contre les caresses d’une autre. Après cela, ais-les, si tu oses. Tu vois que tu ne risques rien, tu tiens mon secret, je serai fâché mais toujours amoureux et jamais rien n’aura la force de rompre le lien qui attache nos cœurs. Seulement, quand ils sont absents, ils sont plus susceptibles, et sais-tu pourquoi ? C’est que le lien qui les unit est plus tendu et par conséquent est prêt à leur communiquer aussitôt les moindres impressions dont il est frappé. » Mais si les reproches et la tendresse se disputent parfois la page, l’Histoire continue de couler sous la plume de Gaston.

    Gaston de Lévis a plusieurs visages. On a vu l’époux éperdu et le père de famille soucieux. Il est habitué des villes de garnison comme des cours somptueuses. Homme d’armes, il l’est aussi de lettres, mais sans prétention aucune. Il se pique de politique : « Je crois mes idées belles et neuves, au moins ce dont je réponds, c’est qu’elles ont un air de grandeur qui pique, on peut les accuser d’être gigantesques, mais certes point d’être plates » et entretient des liens étroits avec Mirabeau. Dans ses lettres, Gaston de Lévis se fait chroniqueur. Ses voyages lui permettent des études sociales, géographiques ou politiques. Il ne manque pas de s’étonner, en bon Parisien, des mœurs des autres pays. Gaston dresse des portraits dignes des Caractères de la Bruyère. L’homme a de l’humour, de l’esprit et est capable de récits cocasses, comme la description d’un duel qui vire à la bouffonnerie. Il a assisté à la bataille de Valmy du haut de son fameux moulin et son récit rend toute la saveur d’une rencontre militaire aux allures de pétard mouillé. Sa main n’hésite ni ne rature. Son écriture est alerte et vive : l’Histoire est dans l’encrier, prête à couler au bout d’une plume agile.

    La richesse et la précision des notes de bas de page rendent la lecture aisée et vraiment plaisante. Je ne me suis pas ennuyée un instant aux côtés de Gaston et je vous souhaite autant de plaisir à lire ces lettres de l’Histoire vécue de l’intérieur.