Trois chevaux

Trois chevaux

Erri De Luca

Folio

  • 6 juin 2011

    Le narrateur est un jardinier de cinquante ans. Il le sait sans l’avoir appris, « une vie d’homme dure autant que celle de trois chevaux. » (p. 115) Travailler la terre en Italie, c’est sa deuxième vie. La première a commencé et s’est achevée en Argentine. Mais il ne veut pas faire « la liste de [ses] malheurs en Argentine, les injustices effrénées, la chasse à la vie. » (p. 20) Ce pays d’Amérique représente le passé et la première femme qu’il a aimée. En Italie, il rencontre Làila. Elle est belle et vivante, elle se donne aux hommes sans retenue. C’est son métier. Mais pour le narrateur, elle est davantage. « Tu es une merveille Làila, tu mets tes coudes sur la table comme une reine devant le poids de qui tout s’écarte. Tu tiens ton dos droit comme une proue sur l’eau. Que fais-tu à table avec un jardinier ? » (p. 48) Le narrateur aime Làilà, au point de renoncer aux adieux : « Je ne m’en vais plus, à présent mon verbe c’est rester, et puis il y a une femme à aimer. » (p. 92)


    Mais qu’a vu Làilà en cet homme ? Est-ce seulement lui qu’elle veut ou davantage ? Quand elle lui dit « Tiens-moi, jardinier, tiens-moi, c’est tout ce qu’il me faut. Tiens-moi. Et ne me demande rien. » (p. 65), comment ne pas entendre la voix de la femme en danger ? Et comment ne pas comprendre que le jardinier, une fois encore, voudra tout donner par amour ?
    Les souvenirs du jardinier sont vagues : pas de nom, pas de lieu, pas de date, seulement des esquisses fugaces du passé qui se mêlent au présent. On sait que l’Argentine est un pays violent, que « l’Argentine arrache une de ses générations au monde comme le fait une folle avec ses cheveux. Elle tue sa jeunesse, elle veut s’en passer. » (p. 59) Sur cette terre du Sud, le narrateur a aimé une femme, il a connu la prison et la douleur. De retour en Europe, il a rendu les armes, mais il lui suffit d’un rien pour les reprendre, au mépris du danger que court son âme. La troisième vie du jardinier commencera avec la fin de celle d’un ami qui paie ses dettes.
    Erri De Luca signe un texte fulgurant et qui palpite longtemps. L’histoire argentine et italienne sert de trame noire à une complexe histoire d’amour et de mort. C’est toute la destinée humaine qui est interrogée au travers du prisme de la violence. Les phrases sont rondes, mais courtes et ciselées. La langue est poétique, plus évocatrice que narrative. L’auteur ne fait pas un tableau : il trace quelques traits sur une feuille qui partira au vent. Ce roman très bref est vraiment réussi. On regretterait presque de ne pas en lire plus. Et puis non, c’est assez, tout est dit.


  • 4 septembre 2010

    un livre sublime

    Une fois encore, je me suis laissée bercer par le charme de cette histoire particulière, teintée d'une certaine poésie.

    Un livre tout en couleurs, aux parfums aromatiques, saupoudré de pollen, ce texte humble et sensible nous porte d'un pays à un autre, d'une histoire à une autre toute en rondeur et chaleur. La narration est particulière mais intéressante. Un homme qui parle des livres, des arbres avec toute la passion qui l'accompagne. Il nous conte des brides de sa vie,comme un chant qui résonnerait entre le présent et le passé, tantôt il fait allusion à la guerre, tantôt aux femmes de sa vie, et puis son présent qui se conjugue entre son activité de jardinier, sa nouvelle passion, Làila.

    Ce livre se lit comme un conte, il est un de ces livres qu'on s'obstine à classer en roman, mais ils sont tout à fait particuliers, sans genre ni étiquette, ils sont uniques de par leur structure, telle une œuvre d'art qui s'admire et dont nous ne verrons nulle part ailleurs, puisque son essence est d'être unique, cet ensemble bâti ainsi, aux ornements poétiques, prend une allure de légende que nous conterait l'auteur…

    Les pages glissent au fil des mots, l'histoire ne s'impose pas mais se devine au gré des souvenirs, le tout nous offre une lecture sublime, nous laissant un peu au dépourvu quand la fin déjà se précipite sous nos doigts. J'ai beaucoup aimé ce livre et je suis tout à fait conquise par l'auteur dont je ne demande qu'à découvrir un peu plus.


  • 8 avril 2010

    Des tournures délicates, fortes ou fragiles qui dégagent de la grâce et une poésie ensorcelante. Chaque phrase m’a estomaquée par sa puissance. J’avais commencé à relever des passages mais mon carnet se noircissait à chaque page tournée. L’histoire est magnifique, intemporelle et est servie par un style pur, ciselé à l’extrême.

    On se laisse imprégner par ce texte magistral, inclassable. On le savoure sans se précipiter en prenant son temps pour que les mots dégagent toute leur puissance. C’est une lecture merveilleusement belle qui m’a ébahie et transportée. Et, je l’ai terminé comme dans un état second…

    Un très, très gros coup de cœur ! A lire et à délecter absolument !