sandrine57

Michel était travailleur social, il s'occupait de réinsérer des femmes en difficulté. Parmi elles, il y avait Gloria, jeune, paumée, en rupture avec sa famille adoptive et enceinte. Michel s'était opposé à ses parents qui voulaient la mettre sous tutelle et lui imposer un avortement. Il avait confiance en sa capacité à être mère, il s'était beaucoup impliqué dans cette affaire. Et puis, les choses avaient mal tourné pour lui. Accusé de gestes équivoques envers les femmes et les fillettes sous sa responsabilité, il avait été licencié.
Trois ans plus tard, il a repris son métier d'orthophoniste, il a divorcé, il s'est éloigné de sa famille, de ses amis. Quand Gloria reprend contact avec lui, il hésite à la voir mais finit par céder à la curiosité. Les faits semblent lui avoir donné raison. Gloria a changé, elle est plus sûre d'elle. Elle a un appartement et elle s'est mariée avec le père de sa petite Naïs. Mais Michel s'inquiète des rapports entre la mère et l'enfant. Naïs lui semble étrangement calme, Gloria trop autoritaire. Sur le net, il trouve des photos de la mère et l'enfant qui semblent banales a priori mais qui lui laissent une étrange impression. Le doute s'installe, les soupçons se fraient un chemin dans la conscience de Michel qui ne peut s'empêcher de revoir encore et encore cette famille et surtout cette enfant qu'il croit en danger.

Il ne se passe rien, ou pas grand chose, dans ce livre et pourtant il met terriblement mal à l'aise. Personnalités indéfinissables des personnages : Gloria est-elle une femme-enfant ingénue ou une manipulatrice? Michel, rongé de culpabilité malgré son innocence, sauveur déchu, ambigu dans ses motivations, pense-t-il sincèrement que Naïs est en danger ou a-t-il simplement du mal à accepter que sa protégée se débrouille sans lui? Ambiance pesante, drame latent mais qui jamais n'éclate. Bref, un roman que j'ai lu sans déplaisir mais qui m'a laissée sur le bord de la route. Pas réellement malsain mais, en tout cas, dérangeant.

o n l a l u
Kramer l'implacable

Quand on lit un roman de Pascale Kramer, il y a toujours un moment où on est pris de panique. Ici, plongé dans " Gloria ", on ne sait pas exactement à quelle page on s’est mis à trembler, mais l’angoisse est bien là, qui s’est insinuée malgré nous, perfidement. Parce qu’au fond, on ne sait plus très bien pourquoi Michel rend aussi souvent visite à Gloria. Parce que la jeune femme l’intéresse ? Mais n’est-ce pas plutôt Naïs, la petite fille de la maison, qui l’attire ? Naïs dont Gloria a posté des photos sur internet, photos que Michel regarde sur son ordinateur quand il est seul chez lui. Et que cherche Gloria, quand elle contacte Michel ? A se faire aider, ou à le manipuler ? Elle sait qu’il a perdu son emploi d’animateur dans un foyer pour jeunes femmes en galère, et elle sait qu’il l’a perdu à la suite de rumeurs l’accusant d’être un peu trop attaché à certaines pensionnaires et leurs enfants. Elle-même a eu affaire à lui à l’époque, elle ne s’est plainte de rien mais ne l’a pas disculpé non plus. Alors on s’interroge, on revient en arrière, on cherche à se rassurer. Après tout, rien n’est certain. Peut-être Michel est-il animé de bonnes intentions lorsqu’il retourne dans la cité HLM où vit Gloria, peut-être est-il sincèrement inquiet du sort de la petite Naïs. Mais en revanche  Gloria s’occupe-t-elle correctement de sa fille ?

Pascale Kramer excelle à créer une tension dans sa phrase. Peu de dialogues, une description minutieuse des gestes de chacun, de petits détails troublants savamment disséminés dans le texte, voilà le style parfaitement maîtrisé de cette romancière. Kramer sonde les zones cachées de ses personnages, mais suggère plus qu’elle ne dit et laisse une chance à chacun. Surtout, et c’est un vrai plaisir, elle laisse sa chance au lecteur. A lui de choisir, d’imaginer, de comprendre, sans que, comme dans tant de mauvais romans, on lui prémâche le travail. Ceux qui apprécient cet écrivain venu de Suisse ne seront donc pas déçus. Ce nouveau titre s’inscrit dans la droite ligne des superbes " Retour d’Uruguay ", " Fracas ", " L’implacable brutalité du réveil ". Mais de nouveaux thèmes apparaissent : la précarité, la banlieue, la vie dans les marges observée avec empathie. Et, comme souvent chez Kramer, un enfant est au centre du roman. D’une manière ou d’une autre, cet enfant changera la vie de tous les autres personnages.

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