Un don

Un don

Toni Morrison

Christian Bourgois

  • 6 août 2011

    Florens a été donnée en paiement d’une dette. « Prenez ma fille » (p. 36), a dit sa mère qui l’a tendue à Jacob Vaark comme on offre son meilleur trésor. Florens, fille d’esclave qui ne sait pas marcher sans soulier, a 16 ans quand la Mistress l’envoie quérir celui qui pourra la sauver de la variole. Mais Florens fait bien plus que cela : elle part à la rencontre du forgeron qu’elle aime. « Tu es celui qui me façonne et tu es aussi mon monde. C’est fait. Nul besoin de choisir. » (p. 87) Mais le forgeron est un homme libre et Florens ne peut rien attendre de cet amour fou. Cependant, son espoir est sauvage, insatiable : « Je reviens juste de toi, douloureuse de péché mais déjà impatiente d’en avoir plus. » (p. 121)
    Dans la plantation Jublio, rien ne va dans le sens traditionnel. Sir et Mistress sont libres-penseurs et se sont écartés des chicanes qui opposent les baptistes aux presbytériens de leur région. Mais en 1690, même dans le Nouveau-Monde, il est impossible d’être sans culte, de vivre retranché du monde et encore plus inconcevable d’entretenir des liens humains avec les esclaves.

    La Mistress Rebekka et l’esclave Lina sont amies, unies dans la découverte partagée d’un monde inconnu et hostile à toutes les originalités.
    L’amour maternel sous toutes ses formes est au cœur du texte, qu’il s’agisse de la mère privée de ses enfants, de l’enfant avide d’amour ou de la femme en mal de grossesse. Cette récurrence de sentiments place le roman sous l’égide des femmes, même si ces dernières ne sont que faibles et conscientes de leur infériorité dans un monde soumis à la brutalité. Le don, c’est celui de la vie et il prend de nombreux visages. Est mère celle qui porte l’enfant, celle qui l’offre au monde, mais aussi celle qui sait que la plus douloureuse des séparations sera la meilleure des chances.
    La traite des esclaves est un sujet déjà largement exploré en littérature. Ce n’est pas la première fois qu’un auteur donne la parole à un Noir. Ici, ce sont plusieurs d’entre eux qui se font entendre : d’abord Lina qui semble la plus raisonnable, puis Sorrow qui l’est un peu moins, mais aussi Scully, homme en servitude qui s’accommode de sa situation. Mais la voix principale est celle de Florens. Elle est la seule dont le récit se déroule à la première personne de narration. Le long monologue amoureux que déroule la jeune fille oscille entre psalmodie et délire. Les autres voix, à la troisième personne de narration, sont plus posées et elles présentent par touche la plantation Jublio et l’histoire de la famille Vaark. Le roman se fait polyphonique et est servi par une oralité parfaitement maîtrisée. Ce que l’on lit ressemble aux récits qui se transmettent au coin du feu, comme la légende d’une malédiction.
    La temporalité est floue. Les différents récits débutent à des moments divers et font la part belle aux allers-retours entre présent et passé. À la fois projection et réminiscence, le roman de Toni Morrison est mouvant. C’est probablement cette imprécision temporelle qui a rendu ma lecture si difficile. Souvent je me suis perdue dans cette chronologie bouleversée. Et c’est dommage parce que l’histoire est belle, sous-tendue de passions diverses et affolantes. Il y manque un je-ne-sais-quoi qui aurait permis que le flou soit clarté et adhésion. Je sors de cette lecture un peu frustrée et triste de ne pas avoir tout apprécié.