C'était hier à Tunis, Mardochée se souvient
Éditeur
Anfortas
Date de publication
Nombre de pages
182
Langue
français
Fiches UNIMARC
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C'était hier à Tunis

Mardochée se souvient

Anfortas

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Extrait

J'ai tout de suite admiré sa silhouette et ses grands yeux. Audacieuse, gaie, elle s'est adressée à moi comme si on se connaissait depuis longtemps, dans un français parfait.
— Qu'est-ce que tu fais ? Tu habites ici ?
— Oui, nous venons d'arriver. Je suis en vacances.
— Quel âge as-tu ? Moi j'ai onze ans. Je suis la fille de Monsieur Paolino.
— Moi neuf.
— Je m'appelle Rosa, et toi ?
— Mardochée.
— Joli nom. Je ne le connaissais pas. Je collectionne les coquillages.
C'est vrai qu'il y en a de toutes les couleurs, surtout blancs et roses, dans la boîte qu'elle m'a ouverte avec fierté : la récolte du jour sans doute. Je n'avais accordé aucune attention à ces coquilles marines jusqu'à ce qu'elle me montre les siennes. J'en vois en effet de toutes les formes à mes pieds dans l'eau transparente, mais je ne suis pas attiré par les accumulations d'objets, par les collections. Je n'ai pas pu faire autrement que de l'aider dans ses recherches. J'ai envie de lui plaire. Mes quelques trouvailles ne l'ont pas enthousiasmée. Rosa m'a laissé assez vite à mon extase immobile pour continuer son parcours et sa quête. Je l'ai vue s'éloigner, scrutant le bord de l'eau. J'ai alors ressenti une peine brutale, je m'en souviens comme si c'était hier. Je venais d'éprouver à neuf ans une douleur jusque-là inconnue, de subir l'indifférence, l'éloignement, d'une fille dont j'aurais aimé une plus longue présence. Je me suis senti seul tout à coup. J'ai alors vu ma mère revenir, loin de moi cette fois pour se baigner, accompagnée de sa soeur, toutes les deux dans un vêtement assez ample qui, mouillé, leur colle au corps du cou jusqu'aux genoux. Je n'avais que neuf ans et déjà les formes harmonieuses et piquantes de ma tante Rachel m'ont impressionné. Toutes les deux se sont mises à rire en s'éclaboussant. Le souvenir de ces femmes s'amusant et se taquinant dans l'eau jusqu'à la taille me revient seulement à présent. Il ajoute une note d'insouciance et de gaîté à mon émotion d'avoir découvert la mer et à ma déception de n'avoir pas su retenir Rosa plus longtemps près de moi.
Non loin de là, une jetée en bois avance au-dessus de l'eau, longue d'une quinzaine de mètres. Deux garçons plus âgés que moi l'ont empruntée jusqu'à son extrémité, munis de cannes à pêche en roseau. Je n'ai pas osé aller leur parler ce jour-là, mais je suis devenu plus tard un habitué de ce ponton, leur ami, quand mon père m'a offert le matériel nécessaire. C'est lui qui m'a appris à confectionner une ligne à partir du catgut mis à tremper pour l'assouplir avant de monter l'hameçon minuscule, à pétrir le pain rassis humecté d'eau de mer pour en faire une pâte qui sert d'appât, à équilibrer le flotteur avec des petits plombs. J'ai aussi appris à guetter les brèves plongées du bouchon de liège taillé dans celui d'une bouteille d'huile, à ferrer doucement pour sortir de l'eau un des petits mulets qui grouillent au bout de la jetée. Je me suis toujours extasié de la beauté de ce poisson. J'ai fait la connaissance de Miro, le fils du loueur de barques, à peu près de mon âge, mais autrement plus dégourdi. Arc-bouté sur les rames, le caleçon descendu jusqu'à la raie des fesses, je le revois remiser les barques de son père, d'où les clients prennent la mer. Munis de lignes de fond en crins de cheval et de vers de sable qu'on appelle trimolines, nous sommes allés ensemble en barque loin du bord pour attraper des marbrés que ma mère acceptait de vider et de frire, ou que j'offrais à Esther, ma petite soeur, pour les chats du quartier. Le père de Miro pêche le mulet, mais de façon autrement plus efficace. Il promène dans l'eau un spécimen femelle au bout d'un long catgut pour attirer les mâles. Il lance d'un geste ample et rapide son épervier dont les plombs s'abattent en un cercle parfait sur des spécimens de bonne taille. Je l'ai souvent envié. Après mon initiation la première année, je suis resté toute ma vie attaché au loisir de la pêche en mer, bien que j'en aie rarement eu l'occasion lorsque la mort de mon père a mis fin aux temps heureux des vacances à La Goulette.
Exténué, je crois que je me suis endormi et que j'ai rêvé de retourner sur le pont jusqu'à son extrémité, là où m'attendent les petits mulets.

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