N'habite plus à l'adresse indiquée, récit
EAN13
9782809801378
ISBN
978-2-8098-0137-8
Éditeur
Archipel
Date de publication
Collection
ROMAN FRANCAIS
Nombre de pages
235
Dimensions
22 x 14 x 0 cm
Poids
314 g
Langue
français
Code dewey
920
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N'habite plus à l'adresse indiquée

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ISBN 978-2-8098-0137-8

Copyright © L'Archipel, 2009.

Sommaire

Page de titre
Page de Copyright
1
2

1

Fin 1942

Le fourgon roule sur le pavé avec un bruit qui redouble celui du moteur. Chaque secousse se répercute en un élancement douloureux, de la hanche au genou.

Assis, ou plutôt recroquevillé dans l'étroit habitacle, l'infirmier, petit bonhomme placide, regarde par la vitre de la portière arrière tout en triturant sa moustache.

Une désagréable odeur de gaz d'échappement se mêle à des remugles d'éther, ajoutant la nausée à la lancinante douleur.

Je me tords le cou pour tenter, moi aussi, de voir au-dehors : mais, allongé comme je le suis sur mon brancard, seuls m'apparaissent en contrebas des sommets d'arbres, le dernier étage des immeubles et un ciel gris, pesant, sans luminosité.

De toute façon, ça ne me servirait pas à grand-chose d'en voir davantage. Nous roulons dans la banlieue de Paris, c'est à peu près tout ce que je sais.

Hier soir, on m'a dit que j'allais changer d'hôpital. Une infirmière a placé dans ma petite valise les vêtements que je portais au début, le jour où le médecin m'a dit que je ne rentrerais pas à la maison.

C'est si loin ! Ça remonte au mois de juin dernier...

Six mois déjà, que j'ai passés allongé dans un lit, avec ce plâtre qui rend le moindre mouvement malaisé. Ce que je ressens, c'est ce que doit ressentir un coléoptère tombé sur le dos.

J'ai entendu que nous allions à Garches. Ce sera mon quatrième hôpital.

Cette odeur écœurante. Ces secousses. Je voudrais m'endormir, au moins somnoler un peu. Mais une sourde inquiétude me tient éveillé.

Enfin, je m'enhardis :

— S'il vous plaît, monsieur, c'est encore loin ?

L'infirmier lâche un soupir du bout des lèvres, puis met un long temps à me répondre, comme si la question l'avait tiré d'une profonde rêverie :

— Bah... Un quart d'heure...

Encore des frondaisons déplumées et, de loin en loin, un immeuble haut, étroit, à façade de brique, comme on peut en voir partout aux alentours de Paris.

Arrêts. Démarrages. Virages à angle droit qui me tirent vers le bord du brancard.

Enfin, le fourgon ralentit, puis tourne et franchit au pas un ultime cahot : sans doute passons-nous un portail. On roule encore à petite vitesse et, enfin, le véhicule s'arrête.

Il était temps. J'ai vraiment mal au cœur.

L'infirmier ouvre le battant de la porte arrière et descend en sifflotant, puis se penche de nouveau à l'intérieur pour saisir ma valise, ainsi que le classeur cartonné qui contient mon dossier.

— Encore un peu de patience, ils viennent te chercher.

De la patience ! Combien de fois depuis des mois m'a-t-on recommandé de patienter ? Je ne fais que ça, patienter.

Au-dehors, quelqu'un l'a rejoint. Je les entends échanger brièvement quelques mots. Enfin, un gros type costaud empoigne mon brancard, qu'il fait glisser vers lui ; un autre homme en blouse blanche s'en saisit à l'autre bout.

Le froid vif du dehors me surprend. Je tire jusqu'à mes épaules la rugueuse couverture brune qui ne sent pas très bon, elle non plus. J'ai le temps d'apercevoir une façade de pierre à hautes fenêtres, ainsi qu'une porte solennelle au sommet de quelques marches.

On me dépose dans un hall pavé de travertin. Portes blanches ajourées, tableaux recouverts de paperasses affichées. Un malade en pyjama blanc, affalé sur deux béquilles, me dévisage, l'air abruti d'ennui. Et de nouveau cette odeur fade et entêtante d'eau de Javel et d'éther.

Enfin, une femme de stature imposante et d'allure énergique sanglée dans un tablier blanc, avec une sorte de cornette sur les cheveux, s'approche et saisit le dossier que l'infirmier lui tend. Elle l'ouvre, le feuillette.

L'inquiétude continue de me tarauder. Personne ne m'a dit pourquoi on m'amenait là. J'ignore aussi ce qui est écrit dans le dossier. Qu'est-ce qui m'attend encore ?

Le nez plongé dans les papiers, l'infirmière hoche la tête :

— Ah, d'accord... Ben dites donc, il en a pour un petit moment, celui-là... Bon, vous allez me l'emmener au premier... La chambre 16. C'est celle des longues durées. On a pu libérer deux lits cette semaine...

Les « longues durées ». Ces mots me sont tombés sur le cœur comme un poids. Je suis une « longue durée ».

Tout en parlant, elle feuillette toujours les papiers, et pose enfin les yeux sur moi :

— Ça va, mon gars ?

— J'ai mal...

Elle approuve d'un mouvement de tête avec une moue des lèvres, sans faire de commentaires, puis, regardant de nouveau le dossier :

— Grosman... Dans le XVIIIe... Ils font quoi, tes parents ?

— Euh... Tailleurs. Couturiers.

— Je vois...

« Je vois » ? Qu'est-ce qu'elle voit donc ? Je ne comprends pas ce qu'elle veut dire.

Puis elle se tourne de nouveau vers l'infirmier :

— Au fond, il a peut-être plus de chance qu'il ne croit, celui-là...

De la chance ? Pourquoi donc ai-je de la chance ? Et pourquoi voulait-elle connaître le métier de mes parents ?

Mais je n'ose rien demander, et elle n'éprouve pas le besoin de m'en dire davantage. Les adultes sont ainsi. Jamais, au cours de tous ces mois, on n'a pris la peine de m'expliquer quoi que ce soit.

— Allez, on y va !

De nouveau, on me soulève. L'escalier oblige les deux hommes à incliner légèrement le brancard et je me sens partir vers l'extrémité. Cela fait mal. Ils n'ont pas l'air de s'en douter.

Un long couloir, semblable à d'autres couloirs au long desquels on m'a traîné depuis le printemps dernier, dans d'autres bâtiments semblables, avec la même odeur et les mêmes employés vêtus de blanc. Enfin, l'infirmière ouvre une porte devant les porteurs de brancard.

— Voilà ! Vous me l'installez dans le troisième lit à gauche... Je reviens te voir tout à l'heure, mon garçon.

Elle s'éclipse.

Nous entrons. C'est une vaste salle, meublée d'une dizaine de lits de chaque côté. Un poêle se dresse au milieu, dont le tuyau grimpe jusqu'au plafond verdâtre. Des paires d'yeux se tournent dans ma direction. Il y a des enfants plus petits que moi ; d'autres au contraire sont des grands de quatorze ou quinze ans.

Les deux infirmiers déposent leur fardeau, puis me soulèvent en me prenant sous les épaules et les genoux pour m'allonger sur le lit. Encore un élancement à travers la hanche et la cuisse. Je grimace et gémis.

— Et voilà, mon gars... Tu y es... Allez, du courage !

Du courage. Ça aussi, c'est mon pain quotidien. De la patience, du courage. Les grandes personnes disent de telles choses, qui n'ont aucun sens. C'est quoi, du courage ?

De toute façon, je suis bien obligé de supporter ce qu'on me fait subir. Quand on n'a pas le choix, on n'a besoin ni de courage ni de patience. On endure, c'est tout.

Je soupire tandis qu'ils quittent la chambre.

Voici donc mon nouveau décor. Rien de bien différent de ce que j'observe tous les jours depuis des mois. Un décor où, dès la première minute, on a fait le tour de ce qu'il y avait à voir, tout simplement parce qu'il n'offre rien d'intéressant. Les murs verdâtres, le poêle dans la lumière blafarde tombant de la fenêtre, là-bas, tout au fond.

Le décor de la solitude et de l'ennui.

En face de moi, il y en a deux qui discutent à voix basse. Certains ont l'air de dormir. D'autres lisent. Ce seront eux, mes copains, maintenant. Ils remplaceront ceux que j'ai déjà laissés derrière moi dans trois autres hôpitaux.

Les mots de l'infirmière me reviennent à l'esprit : « Il a peut-être plus de chance qu'il ne croit, celui-là... »

De la chance ? Qu'est-ce qu'elle a voulu dire ? Cela s'ajoute à tous les mystères angoissants qui entourent ma vie.e9782809802719_i0002.jpg

Des heures ont passé. Peu à peu, je m'abandonne à une morne torpeur, je me laisse flotter dans la somnolence. Des images se forment en moi, des sensations. Cela roule encore... Je suis allongé, toujours allongé... La trépidation me porte... Ce n'est pas une automobile...

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