L Afrique est mon combat
EAN13
9782809801576
ISBN
978-2-8098-0157-6
Éditeur
Archipel
Date de publication
Collection
Roman français
Nombre de pages
240
Dimensions
22 x 14 x 0 cm
Poids
280 g
Langue
français
Code dewey
966.83
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L Afrique est mon combat

De

Archipel

Roman français

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eISBN 978-2-8098-0945-9

Copyright © L'Archipel, 2009.

À mes parents, Ange-Marie Balovi Amoussou et Philomène Fangnon
À mon épouse Marie-Rose Sakponou
À mes enfants Constant, Olivier et Gilles
À mes frères et sœurs
À tous les amis qui ont partagé mes combats

Le vernis de notre sarcophage

C'est dans la terre de son village natal que le président de la République, le général Mathieu Kérékou, a voulu que sa fille repose. La modeste cathédrale de Natitingou, à 600 kilomètres au nord de Cotonou, ne pouvait accueillir toutes les personnalités politiques venues assister à la messe d'enterrement, ce samedi 4 février 2006. Les rumeurs les plus diverses avaient couru sur la mort de cette jeune femme puisque au Bénin, comme dans bon nombre de pays africains, les causes ne pouvaient être naturelles.

J'étais arrivé en retard, accompagné d'une responsable de mon parti dont le turban rouge, en éventail sur sa tête, rayonnait et attirait les regards. Je n'avais rejoint l'assistance, de sombre vêtue, qu'après la quête, à l'invitation d'un des organisateurs, sûrement impressionné, comme ma collègue qui en bénéficia, par la générosité de mon voisin, Boni Yayi, surnommé le « probable candidat » à l'élection présidentielle, tant son ambition démentait son silence.

À l'intérieur, autour du chef de l'État et de son épouse, près de l'autel, les agents de sécurité se livraient à leurs gesticulations habituelles. Les premiers rangs étaient occupés par les officiers de la garde rapprochée, assez détendus puisqu'ils échangeaient des propos qui parfois les faisaient rire. Agglutinés derrière eux, les membres du gouvernement, bien droits dans leur costume noir et le visage de circonstance, espéraient et guettaient un regard du général. De l'autre côté de l'allée centrale, où se dressait le cercueil, la progéniture présidentielle, occupant les trois premières rangées, reléguait au centre de la cathédrale les membres des institutions de la République encore sous le coup du long déplacement.

Le hasard me fit asseoir près d'un ancien ministre et non loin de ceux encore en fonction. Ils ne semblaient pas s'être aperçus de mon arrivée. Était-ce la compassion qui les condamnait à fixer leur regard sur le couple présidentiel?

Le sermon du prêtre fut habile, compte tenu de la composition de l'auditoire et de la proximité de l'élection présidentielle. Hormis ses parents, je ne crois pas qu'aucune pensée soit allée à la défunte lorsque le célébrant nous y invita au moment indiqué par la liturgie catholique. Les stratégies électorales et les pourcentages de voix espérés étaient au centre des prières adressées au Seigneur dans le silence des cœurs.

La messe se termina. Nous espérions tous serrer la main du général et capter un signe de sympathie. Il ne daigna pas tourner la tête vers nous et sortit par la porte de la sacristie. Nous fûmes invités, selon l'expression militaire, à aller « faire nos numéros » devant ses enfants disposés en un large demi-cercle sur le parvis. Beaucoup d'entre nous ressentirent une grande frustration, voire de l'amertume : 1200 kilomètres pour rien ! À six semaines du scrutin, les principaux candidats n'étaient venus, en vérité, que pour solliciter un discret soutien du général. À croire qu'ils connaissaient mal le président et ses projets pour se maintenir au pouvoir.

Orientés vers le grand portail, nous ne pûmes échapper au ridicule de serrer les mains des seuls enfants du général et de leur présenter nos condoléances. Je ne connais que quatre d'entre eux, n'ayant que peu de contacts avec la famille.

Alors que, dans la cour de la cathédrale, nous échangions nos impressions, la voiture du chef de l'État apparut. Les agents de sécurité nous obligèrent prestement à nous reculer pour dégager la voie. La voiture avança lentement. Arrivée devant nous, elle accéléra sans que ses occupants nous aient jeté un regard.

Le général s'en était allé.

Que devait-il rester de ses vingt-huit années de pouvoir ?

À son crédit sûrement et pour toujours, le mérite d'avoir rendu à notre pays sa première dénomination, le Bénin, abrogeant ainsi le décret du 22 juin 1894 par lequel la France avait substitué l'appellation « colonie du Dahomey » à celle de « colonie du Bénin » pour consacrer, sur tout le territoire, le souvenir de sa difficile conquête du royaume du Danxomè. Depuis novembre 1975, la République du Dahomey s'est appelée, d'abord, République populaire du Bénin puis, à partir de février 1990, République du Bénin.

Une brève collation nous a été offerte. Nombreux sont ceux qui préférèrent aussitôt reprendre la route. Je me retrouvai, avec quelques autres, autour des frères et sœurs de la défunte, dans une salle trop grande. J'appréciai la sobriété de cette réception, conforme à la personnalité du général. Ayant eu à organiser, lors du décès de mon père en octobre 2005, des cérémonies grandioses, je savais d'expérience combien il est difficile d'échapper à la pression sociale.

Le culte des morts est si bien ancré dans nos mœurs que chaque séance du Conseil des ministres débute par l'observation d'une minute de silence à la mémoire des personnalités disparues ou de leurs proches parents. Membre du gouvernement, j'ai tenté d'y mettre fin. En vain.

Avec le temps, ce culte a connu ses travers et a engendré une industrie mortuaire qui occupe une place importante dans notre économie. En vivent : les gestionnaires de morgues et de corbillards, les usines textiles, les importateurs et distributeurs de tissus, les couturières, les coiffeuses, les producteurs et les distributeurs de boissons alcoolisées ou non, les ateliers de barres de glace, les transporteurs de marchandises et de personnes, les loueurs d'appareils de sonorisation, les reporters vidéo, les photographes, les fanfares, les orchestres de musique moderne et traditionnelle, les gestionnaires de bâches, les traiteurs et les tenanciers de débits de boissons.

Ainsi se sont établies de véritables entreprises de pompes funèbres dont le slogan publicitaire pourrait être : laissez de substantielles économies et mourez en paix ! Au Bénin comme dans certains pays africains, il est plus cher de quitter ce monde que d'y entrer.

Trois mois après ce déplacement à Natitingou, de passage à Montréal où deux de mes enfants, Olivier et Gilles, poursuivaient leurs études universitaires, je leur racontai la scène que je viens de décrire. Gilles me posa alors cette question :

— Raconte-nous la vie de ton père ; nous l'avons si peu connu.

Lorsque mon récit prit fin, Olivier me fit cette étrange remarque :

— Sur toi non plus, nous ne savons pas grand-chose. Quand nous étions à Cotonou, tu étais tellement occupé par tes activités politiques que nous ne faisions que t'apercevoir.

Cette réflexion et ce reproche n'ont cessé de me perturber, jusqu'au jour où je décidai de replonger dans mes souvenirs pour en revivre certains épisodes.

Avant de quitter Montréal, dans l'une des librairies de l'aéroport, je fis l'acquisition d'un livre de mémoires de Maurice Druon, L'aurore vient du fond du ciel. Je connaissais l'homme politique. Je ne savais rien de l'écrivain, si ce n'est son statut d'académicien. Quelques mois auparavant à Dakar, durant les obsèques du président Léopold Sédar Senghor, académicien lui aussi, j'avais eu l'opportunité de m'entretenir de lui avec ma voisine sur la tribune officielle, Mme Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuelle de l'Académie française.

À peine assis dans l'avion, à l'instar de bien des lecteurs, je commençai la lecture de l'ouvrage de Druon par la quatrième de couverture. Elle s'achève par cette citation :

« Suite profane d'une tradition sacrée, les “mémoires” sont le vêtement qui nous habillera sur notre lit de mort, le vernis de notre sarcophage.

« Sinon, quoi de plus dérisoire que d'aspirer à une immortalité de papier, afin de se maintenir dans le souvenir d'u...

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