Mort de la littérature
EAN13
9782234063440
ISBN
978-2-234-06344-0
Éditeur
Stock
Date de publication
Collection
LITTERATURE FRA
Nombre de pages
169
Dimensions
18 x 13 x 0 cm
Poids
202 g
Langue
français
Code dewey
844.914
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PréfaceLa littérature est morte, vive la littérature !La littérature est morte. Ses autres caractéristiques sont moins faciles à saisir, ce qui la définit par ailleurs fait l'objet de débats contradictoires infinis, mais tout le monde au moins s'accorde sur ce point depuis bien longtemps, sinon depuis toujours : elle est morte. C'est son essence même. Il n'y a de littérature que morte – et la littérature française, douée d'un génie supérieur mondialement reconnu, est encore plus morte que les autres. Voyez comme elle est belle dans la mort, avec ce sourire d'extase immarcescible, ce front hautain, les mains jointes sur sa poitrine sainte, les yeux clos sur son mystère. La mort est son apprêt, son attrait, la mort est son royaume. La vie ne lui réussit pas ; par bonheur, elle s'y étiole. La vie est trop futile pour elle, trop mesquine, trop étroite, enlaidie de nécessités vulgaires, d'accommodements misérables. La littérature s'y compromet un temps, non sans dégoût, non sans impatience, du bout des doigts (clavier ou papier), parce qu'il faut en passer par là pour toucher au terme qui la justifie : la mort. Morte, elle donne enfin toute sa mesure. On la reconnaît soudain, c'est elle, la littérature française, la petite morte derrière les rosiers.Attention : je ne prétends certainement pas donner raison à Désiré Nisard et autres fossoyeurs de son acabit qui estiment qu'elle est maintenant morte, c'est-à-dire éteinte, mais qu'elle fut autrefois, en des temps anciens, révolus, pleine de vigueur et de force, qu'elle battait du tambour alors, qu'elle avait le teint frais et l'œil vif, qu'une sève féconde fusait dans ses moelles, qui serait aujourd'hui tarie. Gardons-nous de ces naïvetés. La littérature française est morte par définition, par nature, comme la jeunesse est insouciante et le navigateur hardi. La mort nous fait horreur, elle nous fauche et nous anéantit, nous partons dans les spasmes, dans le sang et les larmes, mais la littérature au contraire s'y épanouit, s'y déploie, s'y exalte ; en elle se trouvent sa loi, son régime et son triomphe.Gide vit, Aragon vit, Céline vit, Breton vit, et de même Genet, Malraux, Sartre, Camus, Césaire, Saint-John Perse, Colette, Montherlant, Mauriac, Aymé, Cendrars, Giono, Vialatte, Char, Blanchot, Gracq, Queneau, Bataille, Michaux, Sarraute ou Beckett sont vivants en 1950, et pas qu'un peu (trop sans doute pour habiter le monument Littérature), lorsque paraît le présent livre de Raymond Dumay dont le titre, Mort de la littérature, apparemment provocateur ou pour le moins paradoxal ne doit cependant pas nous induire en erreur. Raymond Dumay méconnaît sans doute quelques-uns de ses contemporains cités plus haut, dont les noms n'apparaissent jamais sous sa plume, mais il sait en apprécier un bon nombre et ne défend pas niaisement l'idée d'un âge d'or de la littérature ni celle, plus sotte encore, d'une déliquescence généralisée et soudaine de la production littéraire au mitan du vingtième siècle. On relèvera bien ici ou là, avec un étonnement amusé, quelques déplorations relatives au manque d'ambition ou d'inspiration des écrivains de son époque, mais Raymond Dumay entend surtout pointer les menaces et les périls qui, selon lui, pourraient bientôt condamner à mort la littérature ou, plus exactement, et cette fois pour de bon, conduire à son extinction pure et simple, à son éradication définitive.Avec ironie souvent, mais non sans alarme véritable – nous sentons même parfois poindre une anxiété réelle, une révolte, une émotion, un chagrin, et le désespoir n'est pas loin –, il décrit les conditions telles qu'elles se trouvent déjà quasiment réunies à ses yeux de cette disparition programmée. En cette époque qui nous paraît aujourd'hui d'une exceptionnelle vitalité et l'une des plus riche de notre histoire littéraire (car vingt noms au moins allongeraient sans la déparer la liste ébauchée ci-dessus, on me permettra d'ailleurs d'y ajouter celui de Francis Ponge puisqu'il en est encore temps), Raymond Dumay décèle les symptômes d'une maladie mortelle. Son discours angoissé recoupe étrangement pour notre conscience moderne ceux des défenseurs de la cause animale inquiets pour le tigre ou pour l'orang-outan : l'écrivain vit ses derniers jours. On détruit son habitat. On l'affame. On le braconne. On veut sa peau.Il va mourir. Et ce ne sera pas, pour le coup, de la belle mort auréolée de gloire à laquelle il se prépare depuis ses premières rimes, celle qui burine saison après saison de nouveaux gisants hiératiques dans le marbre du monument Littérature. Il va mourir de la pire des façons, il va mourir vraiment, c'est-à-dire ne pas naître. On pense à ce titre de Laforgue, Complainte du fœtus de poète. L'air ambiant est en train de devenir toxique pour l'écrivain. Il suffoque. Il se recroqueville dans les limbes. Il n'a plus les moyens d'exister.Cette dernière expression est à entendre dans tous les sens. Raymond Dumay tord le cou à la légende du « génie dans la mansarde ». Il soutient l'idée que l'écrivain s'épanouit dans l'aisance et le confort et que son talent se débilite dès que la vie le rudoie. Avant de contester cette affirmation téméraire, reconnaissons qu'elle fait opportunément un sort au cliché romantique et se fonde sur une perception juste et lucide des conditions de vie privilégiées de la plupart des artistes et écrivains passés à la postérité. Difficile d'imaginer Michel-Ange rongé par les soucis matériels. Proust au pain sec et à l'eau ? Ses réminiscences eussent été sans doute moins éloquentes. On est en droit de considérer pourtant que Raymond Dumay se montre un peu péremptoire sur ce point ; nous viennent à l'esprit maints exemples d'écrivains assemblant leurs phrases dans la tourmente et l'infortune. Certains naissent et quelquefois se révèlent au fond de ce trou, dans l'avanie ou l'avarie, selon le principe de l'épreuve/exorcisme cher à Michaux. L'aisance les eût endormis ou châtrés, allez savoir. Peu de sucres et de graisses dans le sang des braves. Mais si Raymond Dumay semble douter que l'on puisse s'extraire glorieusement du puits, il n'a pas tort de faire observer que la plupart de ceux qui tombent dedans perdent pied et périssent noyés.

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