LE MASSACRE DES ITALIENS, Aigues-Mortes, 17 août 1893
EAN13
9782213636856
ISBN
978-2-213-63685-6
Éditeur
Fayard
Date de publication
Collection
Littérature Française
Nombre de pages
294
Dimensions
21 x 13 x 0 cm
Poids
530 g
Langue
français
Code dewey
944.83081208951
Fiches UNIMARC
UTF-8 / MARC-8

Le massacre des italiens

Aigues-Mortes, 17 août 1893

De

Fayard

Littérature Française

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Pour tenter de comprendre les raisons du massacre qui s'est produit à Aigues-Mortes le 17 août 1893, j'ai mis en œuvre dans le présent chapitre cette « histoire au ras du sol » que Jacques Revel appelait de ses vœux il y a vingt ans. En croisant les sources et en me tenant au plus près des acteurs, j'ai cherché à retracer le scénario qui a abouti à la tuerie. Trois mondes sociaux (la communauté aiguesmortaise, les saisonniers et les « trimards »), étrangers les uns aux autres et profondément déstabilisés par une crise économique sans précédent, se sont retrouvés ce jour-là face à face, sans l'avoir voulu, contraints pour survivre d'accepter le travail de forçat imposé par la puissante Compagnie des salins du Midi (CSM). Il a suffi d'une étincelle pour que la poudrière explose.

Le rapport d'accusation, adressé le 24 octobre 1893 par le procureur général de Nîmes au garde des Sceaux (reproduit en annexe), montre le rôle très important qu'ont joué les habitants d'Aigues-Mortes dans ce massacre, puisque près de la moitié des accusés (17 sur 37) habitaient la ville au moment des faits. Lorsqu'on examine de plus près leurs patronymes, on constate que plusieurs d'entre eux sont issus de familles implantées dans la cité depuis plusieurs siècles. Les documents relatifs à l'achat et à la vente de taureaux mentionnent des Michel dès l'année 1585. Des Granier apparaissent en 1600, Baruthel en 1603, Vical en 1751, Naud en 1764 et Clavel en 1785. Il ne s'agit là que d'un simple coup de sonde. On ne peut pas en conclure, bien sûr, que les acteurs du drame de 1893 sont des descendants en ligne directe des paysans de l'époque, mais l'état civil nous donne néanmoins un indice sur la part prise par les Aiguesmortais « de souche » dans le massacre des Italiens.

Aujourd'hui encore, Aigues-Mortes est une ville où les traces du passé sont particulièrement évidentes. Sans vouloir abuser de références symboliques, on peut souligner combien le nom qui a été donné dès l'Antiquité à cette localité, Aquae Mortue (les « Eaux mortes »), est en adéquation avec son histoire. Avant même que les hommes s'installent dans ce lieu-dit, la mer, qui s'était étendue jusqu'au pied des garrigues, s'est lentement retirée. Un cordon littoral a emprisonné des étangs et des marécages, et c'est de ces eaux mortes que les premiers habitants du lieu ont d'emblée tiré leurs ressources.

Au début de l'ère chrétienne, un ingénieur romain nommé Peccius aménage les premiers marais salants d'Aigues-Mortes, dans la zone qu'on appelle encore aujourd'hui les marais du Peccais, en souvenir de lui. Après les Romains, ce sont les moines qui prennent le relais. Mais, en 1240, le roi Louis IX décide de construire, sur ce lido marécageux, le port dont il a besoin pour développer le commerce avec la Méditerranée et lancer une nouvelle croisade. La ville est fortifiée, une voie d'eau est aménagée, permettant d'accéder par bateau, depuis la cité, à la côte (où se trouve aujourd'hui la commune du Grau-du-Roi). C'est là que Louis IX s'embarquera, en l'an de grâce 1270, pour combattre les « Infidèles ». L'aventure se terminera pour lui à Tunis, où il mourra emporté par la peste.

La construction de la cité fortifiée et du port va sceller le destin d'Aigues-Mortes pour plusieurs siècles. Située au cœur de la Camargue, la commune est isolée du reste du royaume par une vaste zone de marécages, mais le port lui permet de garder le contact avec le monde extérieur. En 1481, le rattachement de la Provence au royaume de France porte un coup fatal à la vocation méditerranéenne d'Aigues-Mortes. Concurrencée par Marseille, la ville médiévale perd peu à peu son dynamisme.

Au début du xixe siècle, tous les voyageurs qui parcourent la région insistent sur le déclin de la cité. Alors qu'à son apogée elle était peuplée par une dizaine de milliers d'habitants, elle n'en compte plus qu'environ 2 600. Un quart des maisons sont inoccupées et tombent en ruine. Non seulement les remparts de la ville forment un manteau désormais trop grand pour elle, mais ils rappellent constamment aux Aiguesmortais un passé dont ils ne se sentent pas tout à fait dignes. Ici plus qu'ailleurs, « le mort saisit le vif ». Comme si l'histoire n'avait fait que répéter la scène fondatrice de la nature, fixée dans l'oxymore des « eaux mortes » que les premiers habitants ont choisi pour nommer le lieu.

Dans ces conditions, il n'est pas surprenant que le mot « mélancolie » revienne très souvent sous la plume des écrivains lorsqu'ils découvrent cette cité. Alexandre Dumas se dit frappé par le contraste entre les habitants de Nîmes et les Aiguesmortais, ces derniers étant dépourvus, selon lui, de l'« ardente vivacité des Méridionaux ». En 1891, dans Le Jardin de Bérénice, son premier roman « régionaliste », Maurice Barrès reprend la même antienne, évoquant un « plat désert de mélancolie où règnent les ibis roses ».

Les marais forment une barrière qui fut longtemps difficilement pénétrable. Le voyageur n'empruntait pas sans une certaine appréhension les chemins traversant les landes désertes. Dans sa Géographie du département du Gard, parue en 1880, Adolphe Joanne évoque encore une « région désolée, étrange [...], peuplée de reptiles venimeux, d'insectes de toutes sortes, d'oiseaux aquatiques, de taureaux sauvages, de chevaux errant en liberté, et qui offre un espace unique en France ». Ces marécages ne constituent pas seulement une barrière physique, mais aussi un milieu insalubre. Aigues-Mortes est connue comme le lieu où sévit de façon endémique le paludisme. L'enquête sur les sels réalisée en 1868 décrit les ravages de la maladie, tout en précisant que « les personnes étrangères au pays sont à peu près les seules exposées aux fièvres », la population locale n'étant touchée qu'en septembre-octobre, pendant la saison des pluies.

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