Mon Cher Frère, roman
EAN13
9782709630788
ISBN
978-2-7096-3078-8
Éditeur
Lattès
Date de publication
Collection
LITTERATURE ETR
Nombre de pages
380
Dimensions
22 x 14 x 0 cm
Poids
550 g
Langue
français
Langue d'origine
suédois
Code dewey
850
Fiches UNIMARC
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Indisponible

I. FRÈRES D'ARMES?>1913?>« Rêve : “En compagnie de mon frère aîné, je devais traverser un pont très élevé, privé de balustrade. Le vertige me gagna. À mon corps défendant, j'étais attiré vers le bord du pont. À la fin, je dus ramper à quatre pattes pour ne pas être entraîné dans le vide. Pendant ce temps, mon frère était arrivé avant moi, et ne se retournait même pas pour me regarder.”« La situation décrite dans ce rêve est très courante [...] Nous portons tous l'abîme en nous, et la peur du vide nous le rappelle – à défaut d'autre chose, nous portons en nous la mort, comme destination finale. Ce rêve est celui d'un jeune étudiant, qu'une tendance perverse avait rendu familier du sentiment de sa propre déchéance. Ce qui est caractéristique, c'est que même la personne qui lui est la plus proche le laisse seul avec sa terreur. Ce qui par-dessus tout rend la traversée du pont de la vie si difficile et nous force à ramper à quatre pattes, c'est la solitude. »Paul Bjerre,extrait de La Guérison par le rêve.?>Mon cher frère,
Tu crois que personne ne te voit, en cette nuit du 28 novembre 1925, lorsque, couché dans ton lit, tu te redresses sur un coude et, les yeux plissés, tu scrutes l'encre noire des ténèbres. Tu crois être seul en cette nuit mordue de gel, abandonné, vulnérable, là, dans ce lit où, à l'insu de tous, tu grelottes dans un accès de migraine. Tu crois que personne ne voit ce pli inquiet entre tes sourcils, si caractéristique, celui que tu as toujours présenté à l'objectif du photographe lorsque tu veillais à paraître à ton avantage, marqué par cet éclair de génie.C'est ce même pli qui se creuse en ce moment précis, lorsque la douleur qui t'opprime le diaphragme te réveille au milieu de la nuit.Tu crois que personne ne te voit.Mais tu te trompes, mon frère. Moi, je te vois.
Enfin, enfin, penses-tu quand tes maux de tête te donnent une seconde de répit.Il te semble que quelque chose a changé dans la maison. Tes yeux commencent à s'habituer à l'obscurité, et tu distingues une plus grande partie de la pièce. Mais tu es encore hagard, tu ne sais pas quelle heure il est, juste que c'est encore la nuit et que la maison est noyée dans le sombre silence de l'hiver. L'étrange murmure du vent dans les pins, lorsqu'il s'empare de leurs branches décharnées, suppliantes, et les berce. Ce murmure qui revient par vagues, presque comme une berceuse, avant de soudain s'amplifier, siffler, comme si le vent voulait pénétrer dans la maison, forcer les fentes des fenêtres. La maison qui est ta forteresse, où personne n'entre s'il n'est le bienvenu.C'est ainsi que tu t'en rends compte : elle est partie.Et soudain te voilà debout au milieu de la pièce en chemise de nuit, et tu veux pousser un grand cri. Comme si ça secouait tout ton corps, déferlait, qu'il te fallait gesticuler pour canaliser ta rage. Jamais elle ne refranchira le seuil de cette maison, penses-tu en faisant des moulinets avec les bras. Jamais plus.Il faudra me passer sur le corps !Mais tu t'assois alors dans le grand siège en bois, avec un profond soupir. Tes épaules s'affaissent, tu baisses la tête. Toi qui as toujours été attaché à la simplicité, depuis ton enfance, maintenant que tu regardes cette pièce meublée sans prétention, tu n'y vois que désolation. Une pièce où sont rassemblées des épaves, les reliques d'une vie antérieure.Sauf que maintenant tu ne penses plus à moi, à ma perte, mais à elle. Madeleine. Ma femme. Ma chère, très chère femme, que j'ai quittée pour toujours. Tu te dis qu'elle t'a planté un poignard dans le dos. Que tout est de sa faute. Ma mort, et tes maudits maux de tête. Tout est de sa faute.Tu te demandes si tu vas sonner Signhild, mais elle doit dormir à présent, la pauvre. Debout plusieurs heures avant le reste de la maisonnée, et toujours la dernière à aller se coucher. Si les gens savaient avec quelle gentillesse tu traites tes employés, ils te regarderaient d'un autre œil. Tu te l'es souvent dit. Au lieu de quoi, ils ne voient que l'homme irascible qui ne supporte pas la moindre critique et ne tarde jamais à rendre les coups.Le petit psychiatre teigneux. Voilà ce qu'ils pensent.Cette nuit, tu ne t'en tireras pas comme ça, la migraine revient à la charge, tu le sens à tes tempes qui battent. Tu es comme le chien qui entend l'eau couler dans les canalisations de la maison. Les autres ne sentent la douleur que lorsqu'elle est déjà là. Mais toi, Paul, tu la sens arriver, bouillonner dans tes nerfs.C'est une des leçons que tire celui qui, toute sa vie, a été chétif et souffreteux.Fichue bonne femme ! Quel culot !Voilà ce que tu penses à présent, un véritable cri retentit en toi. Une maudite assassine, c'est tout ce qu'elle est ! Assassine !Oui, laisse déferler en toi ce hurlement sorti des profondeurs.Tu te penches en avant, tu essaies de trouver le bon équilibre pour atténuer ces battements, semblables à présent à des griffes acérées qui s'enfoncent par à-coups dans tes tempes. Tu ne peux t'empêcher d'en rire, avec ce sourire sarcastique, moqueur, comme pour calmer la douleur, comme pour te rouler dedans, faire corps avec, contrepoids. Alors tu te recouches, précautionneusement.La douleur déferle, comme chaque fois qu'on rompt l'équilibre. Avec un peu de chance, elle s'apaisera vite, et tu pourras bientôt fermer les yeux. Les tressaillements de ta main montrent combien tu es tenté de reprendre un peu de poudre, mais tu sais que ça n'y changera rien, pas plus que les autres fois.Si tu avais le choix, en cet instant précis, tu la dénoncerais à la police. Mais tu te raisonnes, tu te dis que ça n'a plus aucune importance. Il est déjà trop tard. Le cadavre gît dans son cercueil, disséqué, enterré.?>Pour le reste, les gens trouvaient qu'il inspirait confiance : un cou bref, des yeux rapprochés au regard perçant, un nez puissant mais finement dessiné, un menton saillant.
Stockholm, 10 septembre 1913
Le monde n'a jamais été plus moderne qu'en 1913. Un vent de changement soufflait sur Stockholm : assez des vieilleries caduques, place au neuf ! Il fallait de la lumière, en finir avec les remugles renfermés. Assez de la morale étriquée, place à la libre pensée. À Londres, les suffragettes manifestaient pour exiger le droit de vote des femmes, organisaient des meetings qui rassemblaient les foules – mais aussi des actions d'éclat, bris de vitres, destructions de lieux publics, chahuts, jets de pierres. We won't take No for an answer, criaient-elles en chœur, par milliers. Sylvia Pankhurst, une des principales activistes, vint en Suède prononcer une conférence triomphale, sur l'invitation de Frigga Carlberg et de l'Association pour le droit de vote des femmes.Mais c'est Emily Davison qui fit le plus sensation en se jetant dans un geste désespéré sous le cheval de George V aux courses d'Epsom Downs. Tombée dans le coma, elle mourut quelques jours plus tard, fournissant au combat des femmes la martyre qui, selon elle, lui manquait. Peut-être avait-elle raison : plus de deux cent mille femmes l'accompagnèrent jusqu'à sa dernière demeure, derrière son cercueil drapé aux couleurs des suffragettes, violet, blanc et vert.Même révolte contre l'ordre établi dans les arts. À Paris, la première du ballet de Stravinsky Le Sacre du printemps eut lieu quelques jours seulement avant qu'Emily Davison ne se précipite vers la mort. Les répétitions furent houleuses : Stravinsky n'arrivait pas à faire suivre à l'orchestre ses mesures aux carrures bizarres. « Bande d'analphabètes musicaux ! » pestait-il. Quant aux Ballets russes menés par Diaghilev sur une chorégraphie de Nijinski, avec leurs curieuses tenues folkloriques, ils choquèrent le public en dansant pieds nus des rituels barbares dans toute leur brutalité et leur érotisme. Le soir de la première, les huées du public finirent par empêcher les danseurs d'entendre la musique. Stravinsky quitta le parterre et fila en coulisses prêter main-forte à Nijinski qui hurlait la mesure juché sur un tabouret. Dans la fosse, le chef d'orchestre, qui avait reçu de Diaghilev la consigne de continuer quoi qu'il arrive, gesticulait toujours de plus belle face aux musiciens terrorisés. Un chaos complet, on n'avait jamais vu ça. Et les critiques de se...

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Commentaires des lecteurs

16 mars 2010

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