CHAUFFE MARCEL !
EAN13
9782841878536
ISBN
978-2-84187-853-6
Éditeur
Archipel
Date de publication
Collection
ARTS ET SPECTAC
Nombre de pages
202
Dimensions
22 x 14 x 2 cm
Poids
308 g
Langue
français
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Chauffe Marcel !

Archipel

Arts Et Spectac

Indisponible

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Montréal, Québec, H3N 1W3.

eISBN 978-2-8098-1319-7

Copyright © L'Archipel, 2006.

Avertissement

J'ai beaucoup réfléchi avant d'accepter de réaliser cette autobiographie. D'abord, si je sais lire et écrire, c'est surtout des notes de musique, pas des romans, qu'ils soient autobiographiques ou non. Ensuite, en dehors de ma vie professionnelle, je ne pense pas avoir grand-chose à raconter qui puisse intéresser les gens qui me connaissent déjà, ou ceux qui voudraient mieux connaître le bonhomme que je suis.

En ce qui concerne ma vie privée, elle est, justement, privée, et ne regarde que ma famille, mes amis et moi-même. Savoir que j'aimais infiniment mon épouse Jacqueline et qu'elle nous a, ma fille et moi, quittés trop tôt, cela suffira, je l'espère, à la curiosité des lecteurs. Qu'ils sachent en outre que je n'ai jamais fait la une des gazettes en dehors de la rubrique musicale, ni défrayé la chronique des scandales, ni « battu le tambour avec mes parties génitales » comme le chantait Brassens dans les « Trompettes de la renommée ». Je n'ai pas eu non plus de liaisons tapageuses ni rien commis de croustillant qui puisse me conduire à écrire un best-seller.

En revanche, la seule chose dont il me semble important de témoigner aujourd'hui, c'est de l'accordéon, de son histoire et de ceux qui en ont été les principaux promoteurs, qu'ils soient enseignants et instrumentistes comme Médard Ferrero ou Tony Muréna, écrivains comme Pierre Mac Orlan ou Francis Carco, auteurs-compositeurs interprètes comme Jacques Brel ou musiciens comme Stéphane Grappelli ou Django Reinhardt. Il me semble en effet impossible de démêler ma vie de celle de la musique. L'accordéon chromatique n'avait qu'une trentaine d'années lorsque je suis né et, comme moi, presque toute la vie devant lui. Et, puisqu'il n'existe pas aujourd'hui d'histoire de l'accordéon satisfaisante selon moi, à part Du bouge au conservatoire, de Louis Péguri et Jean Mag, devenu introuvable, et le très technique L'Accordéon, instrument du XXe siècle, de Pierre Gervasoni, j'ai souhaité en écrire une qui me ressemble, dans laquelle j'entrerai en scène le moment venu. Le lecteur ne sera donc pas étonné de me voir disparaître rapidement au profit de l'« historien », pour mieux réapparaître en tant qu'auteur et acteur un peu plus loin. Ce livre contient donc quelques portraits de compositeurs, de musiciens ou de chanteurs célèbres avec qui j'ai eu l'honneur de travailler et qui m'ont fait confiance. Je n'ai cessé de vouloir me hisser à la hauteur de leurs espérances et de leur talent. Ma vie se confond avec la leur.

Quant à l'écriture, une fois le projet construit et accepté, j'ai demandé à mon ami Christian Mars de me tenir la plume. Je le connaissais pour avoir travaillé avec lui à un ouvrage en collaboration avec Alphonse Boudard et le savais capable de remettre en ordre le flot mêlé de mes souvenirs d'enfance, de mon apprentissage musical, de mes rencontres, de ma carrière et de ma vie actuelle de musicien bientôt octogénaire.

PROLOGUE

Rixe dans le métro : un émigré en fuite !

« Si nous voyons plus loin que nos pères, c'est que nous sommes assis sur leurs épaules. »

Proverbe africain

— Vous descendez à la prochaine ?

La voix nasillarde surprit Giuseppe Azzola dans ses pensées. Il ouvrit les yeux, mais comme il ne comprenait pas très bien le français, il préféra détourner la tête. Pour un Italien émigré de fraîche date, mieux valait, dans ce genre de circonstances, éviter d'engager la conversation avec des inconnus, quitte à se faire passer pour sourd ou quelque chose du même style. Si vraiment on ne pouvait faire autrement, on esquissait un vague sourire ou on émettait un « mmh mmh » qui ne voulait rien dire de précis mais évitait de se trahir.

Pour l'heure, Giuseppe se trouvait coincé entre la portière du métro et la première banquette de bois, enserrant un énorme paquet soigneusement emballé qui contenait le futur lit de ma sœur aînée, Florine. Il venait de l'acheter du côté de Montreuil et tentait de l'apporter en bon état à la maison. À cette époque, il y avait encore en proche banlieue des marchés de plein air où l'on pouvait se procurer tout ce qui concernait la maison à des prix raisonnables. Ma mère et Florine, qui avait six mois, devaient arriver d'Italie le lendemain par le train de nuit et il restait encore beaucoup de choses à préparer pour les accueillir. En attendant, mon père gardait les yeux fixés sur la petite lueur qui annonçait l'arrivée de la rame de métro à la station suivante, tout en prenant soin de gêner le moins possible l'entrée et la sortie des voyageurs.

— Hé ! Vous descendez à la prochaine ?

Cette fois, la voix était forte et insistante. L'inconnu lui tirait le bras et Papa ne pouvait plus l'ignorer. C'était un homme de taille moyenne, habillé comme un artisan, un blouson de gros cuir sur une salopette bleue de travail, des souliers épais, sans casquette mais pourvu d'une lourde sacoche qui pendait à son épaule.

Mon père a répondu un « oui » incertain. Il avait une chance sur deux de tomber juste et l'autre a semblé s'en contenter. Mais dès que le métro s'est immobilisé et que les portes se sont ouvertes, les choses se sont gâtées. Le voisin qui voulait descendre a bien vu que Papa ne bougeait pas et il a dû le bousculer un peu pour sortir du wagon. Mon père, qui avait été nettoyeur de tranchées pendant la guerre, avait le sang chaud. Il n'a pas compris pourquoi l'inconnu l'avait bousculé et est sorti à son tour lui demander des comptes. Les voilà tous les deux sur le quai à échanger des insultes, l'un en français, l'autre en italien... Les gnons ont commencé à pleuvoir et les curieux à s'attrouper.

Bien sûr, les gens ont essayé de les séparer, mais l'un étant manifestement un « bon Français », tandis que l'autre éructait en italien, ils ont vite pris le parti du candidat local contre l'étranger.

« Alors, m'a raconté plus tard mon père, comme l'étranger c'était moi, et que les autres étaient très nombreux, j'ai compris que la partie n'était pas égale et qu'il fallait prendre une décision ; je me suis débiné à toute allure en laissant le lit, mon partenaire de rixe et les spectateurs sur le quai. Quelques-uns m'ont quand même un peu poursuivi, mais je m'en suis sorti honorablement, même si, à un certain moment, je suis tombé dans les escaliers et j'ai dû finir une volée de marches à quatre pattes ! J'ai pourtant réussi à semer tout le monde. Comme quoi, quand on est motivé... »

J'ignore comment Papa s'est débrouillé pour trouver un autre lit en un rien de temps, mais ça aussi, il a su le faire. C'était une scène ordinaire de la vie quotidienne entre deux guerres, un moment d'intégration sur le tas, en quelque sorte, à l'époque où les étrangers dont on se méfiait le plus en France, c'était nous, les « Ritals », comme disait Cavanna. Il est vrai qu'alors le travail ne manquait pas dans le bâtiment et que les Italiens ne passaient pas précisément pour des couleuvres.

Je n'ai pas connu mes grands-parents, ni d'un côté ni de l'autre. Voilà pourquoi j'ai toujours eu l'impression que ma vie a commencé avec mes parents et qu'avant eux rien n'existait vraiment hormis le grand trou de l'histoire, comme si nous étions tombés du ciel ou apparus spontanément. Mon père était le pilier de la famille, il m'a tout appris. Né en 1896 dans une vieille famille italienne, il avait quatre frères et une sœur. Il travaillait comme maçon à Pradalunga, un petit village à côté de Bergame. Le dimanche, il dirigeait un orchestre d'une trentaine de mandolines. Papa n'était pas très grand, mais c'était un vrai roc, un « tigre », disaient ses copains. Râblé et large d'épaules, il avait la réputation d'être un travailleur appliqué, efficace et endurant, doté d'un caractère bien trempé, avec des idées nettes, c'est-à-dire ce que l'on appelait autrefois de la jugeote et du discernement.

Peu de temps après la fin de la guerre de...

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