L'arbre au pendu, roman
EAN13
9782841879427
ISBN
978-2-84187-942-7
Éditeur
Archipel
Date de publication
Collection
ROMAN FRANCAIS
Nombre de pages
240
Dimensions
22 x 14 x 0 cm
Poids
342 g
Langue
français
Code dewey
843
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eISBN 978-2-8098-1204-6

Copyright © L'Archipel, 2007.

Vos yeux étaient couleur de menthe
Vous étiez encore agneline
Et vous rêviez de crinoline
De robe longue et valse lente
Et puis que l'on vous complimente
Sur votre teint de coralline
À faire pâlir l'opaline
Vous étiez loin de la tourmente.

(Carthage)

Prologue

Les veillées, devenues rares, ne se terminaient jamais très tard, mais leur rituel persistait au cours de ces périodes troublées. Les femmes y apportaient leur ouvrage, les hommes leur présence ; et, compte tenu des coupures de courant, la lampe à pétrole brûlait davantage que l'électricité. La conversation ne se rapprochait de la guerre que pour demander des nouvelles des prisonniers ; ils étaient au nombre de dix-neuf ; sur une population de deux cent vingt âmes, la ponction avait été énorme. Malgré cela, et en dépit d'une compagnie de la Wehrmacht installée au château, ce village aurait pu passer pour une bulle de tranquillité dans cet univers livré à la sauvagerie. La plupart de ses habitants, des exploitants agricoles, vivaient en quasi-autarcie ; les autres possédaient un jardin, des lapins et quelques poules qui leur permettaient au moins de survivre.

Durant ces soirées, les causeries portaient sur la sécheresse ou les inondations, les gelées ou la canicule, le grain qui ne germait pas ou bien levait trop vite, les pommes de terre grevées par les doryphores ou les vignes par le mildiou, sans oublier, cela allait de soi, les derniers potins et les futurs cancans. Toutefois, lorsque Mlle Brillouet, Florentin Vigneron et sa fille, Marion Varnel, étaient présents, elles prenaient parfois une tournure différente. C'est que ces trois personnages connaissaient un peu le monde qui s'étendait au-delà des frontières du village. Mlle Brillouet, une assez jolie « vieille fille » d'à peine trente-deux ans, arrivait de l'étranger, à savoir du Jura, un des départements limitrophes. Florentin et Marion, eux, débarquaient de la lune, autrement dit de la région parisienne.

Au cours d'une de ces veillées, Mlle Brillouet – qui n'oubliait jamais qu'elle était institutrice – orienta la conversation sur une des curiosités historiques de leur région, la saline royale d'Arc-et-Senans, et conseilla à tout le monde de s'y rendre une fois la guerre terminée.

Florentin Vigneron, un autodidacte qui avait beaucoup lu et beaucoup retenu, fit ce qu'il regretterait amèrement trois mois plus tard : il abandonna les comparaisons entre feuilles de tabac et feuilles de poireau dans lesquelles il s'était laissé entraîner, pour s'intéresser au sujet proposé par sa voisine de chaise.

Pour lui, tant qu'à visiter la saline, cela valait la peine de pousser jusqu'au fort de Joux, près de Pontarlier. Outre que Mirabeau y avait été incarcéré six mois – le temps de suborner la fille du geôlier –, et Toussaint Louverture deux ans – celui d'y crever comme un rat –, une légende courait sur cette forteresse du Moyen Âge : celle de l'infortunée Berthe de Joux. Il la leur raconta.

« Parti en croisade en 1170 sur les talons de l'empereur Barberousse, le sire Amaury III de Joux se trouvait fort aise, après quatre années d'absence, de revenir en son château. Il était évident que Berthe, la ravissante oiselle qu'il avait épousée alors qu'elle était à peine pubère, s'y languissait de son preux. Aussi, se délectant à l'idée du bonheur fou qu'il allait lui causer, interdit-il à ses gens d'aller de l'avant pour l'annoncer.

« La surprise fut en effet de taille, et pour lui, et pour Berthe, et pour le chevalier Aymé de Montfaucon qui, sur l'herbe tendre à l'ombre d'un pommier, l'aimait on ne pouvait plus profondément.

« Le grand seigneur bafoué réagit en petit cocu rageur. Il pourfendit le suborneur de trois coups d'épée, dont le premier avait suffi à l'occire ; puis, devant la pécheresse, il le fit pendre par le col, nu, ensanglanté, perdant ses entrailles, pieds traînant au sol, à l'une des basses branches de l'arbre où les charognards aussi allaient l'aimer.

« L'affront n'étant qu'à demi lavé, il ordonna de mener Berthe au plus haut de la tour où se trouvait un cachot si réduit qu'il était impossible de s'y tenir autrement qu'à genoux. Elle y fut emmurée vive, dans cette position de pénitente, face à une meurtrière où l'épaisseur de la muraille interdisait toute vision latérale. Le regard de la malheureuse ne pouvait se porter que droit devant, où le corps noirci de son amant tournoyait au gré des vents, des rats et des corbeaux.

« Ils furent ainsi maintenus, sans rémission, l'une se mourant, l'autre “plus piqueté que dé à coudre”. »

L'assistance, à l'exception de deux personnes, fut horrifiée.

Marion, elle, avait senti son estomac se nouer, comme sous l'effet d'un noir pressentiment.

1

Le ciel était limpide, l'air embaumait, les insectes bourdonnaient, les oiseaux chantaient, mais la jeune femme pensait qu'il faudrait équeuter, étuver, mettre en bocaux les haricots que son père était en train de cueillir dans le jardin, là, derrière le poulailler et la guérite des tinettes. Elle souffla, puis, du tas de bois livré si près de la grille qu'on ne pouvait la refermer, prit une forte bûche, la posa sur le billot et, lâchant le « han ! » des porteurs de rails, la fendit d'un seul coup de hache. Un autre rondin subit le même sort, ensuite un autre, et encore. Le temps lui était compté : près du puits, le champignon de la lessiveuse posée sur le réchaud à trois pieds – utilisé par les paysans pour la cuisson des patates de leurs cochons – crachotait sa pluie bouillante sur le linge maintenu en place par un croisillon de fer.

Elle s'épongea le front de l'avant-bras, entendit le brimbalement particulier du long chariot franc-comtois à quatre roues, reconnut le pas du cheval.

« Ça, c'est Léon Jacquier ! » se dit-elle.

Sûre de son fait, elle se remit à l'œuvre.

« Alors, Marion, on fend le bois ? » lança l'homme assis, jambes ballantes, guides en main, sur une des ridelles rabattue à plat.

Ces réflexions de bon voisinage, consistant à demander à quelqu'un s'il est en train de faire ce qu'il est en train de faire, étaient monnaie courante également dans cette région.

« Comme tu vois, Léon ! » répondit-elle en le gratifiant d'un sourire qui ne lui valait pas que du bien dans ce village où la dentition en perdition se portait toujours beaucoup.

Ses dents blanches, son corps flexible, son ventre plat, ses longues jambes, la cognée, le billot, les bûches et la lessiveuse lui donnaient un air de mannequin de haute couture que la guerre aurait jeté dans le quotidien des femmes de la campagne.

Elle posa la hache, se baissa, entassa le bois refendu dans la panière d'osier ; une fois pleine, elle en saisit les anses, la souleva et, d'une démarche rendue ridicule par la charge, gagna l'appentis à claire-voie où elle empila les bûches en murets ; ceux-là s'élèveraient bientôt à hauteur d'homme. C'est qu'il fallait prévoir de quoi alimenter la cuisinière de fonte qui, à longueur d'année, était le seul moyen de préparer les repas et l'unique source de chaleur au moment des grands froids ; en hiver, les briques sorties brûlantes du four, puis enveloppées dans du papier journal qui prenait alors une odeur enivrante, permettaient de déglacer les lits et de s'endormir les pieds au chaud. Même si les pièces autres que la salle commune ne bénéficiaient pas de ses largesses, la cuisinière était, comme naguère la cheminée, l'âme de toute maisonnée.

« Allez, ma grosse, on y retourne ! dit-elle en ramassant la panière.

— Tu parles toute seule ? À ton âge ? Eh bé... ! »

Casquette vissée sur la couronne de ses cheveux gris, regard glacé par les lunettes d'acier, courte moustache, chemise sans col, veste de toile noire barrée par la chaînette dorée allant de la boutonnière au gousset de la montre, pantalon en tuyau de poêle à fines rayures verticales, Florentin Vigneron, un sec e...

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