Un Anglais amoureux
EAN13
9782841877829
ISBN
978-2-84187-782-9
Éditeur
Archipel
Date de publication
Collection
ROMAN FRANCAIS
Dimensions
22 x 14 x 0 cm
Poids
282 g
Langue
français
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DU MÊME AUTEUR

Un Anglais à Paris, L'Archipel, 2000

Un Anglais à la campagne, L'Archipel, 2003

Cabotin !, L'Archipel, 2005

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eISBN 978-2-8098-1279-4

Copyright © L'Archipel, 2006.

À Lulu et à Daisy

1

Ça recommence.

La France restera-t-elle toujours un mystère pour moi ?

Le bonheur d'être de retour dans le Bas-Lochois est immense. La Mazda rouge traverse le village de Toison, où les dames en casque orange, pénélopes du surgelé, semblent éternellement attendre le camion Davigel sur la place de l'église, et mon cœur bat plus fort. Lorsque enfin je remonte le chemin bordé de cerisiers qui mène jusqu'à la maison aux toits de tuile rouge et aux volets ornés de cœurs, c'est l'allégresse. Les charolais d'Aimé Matou, d'ordinaire très cools, trahissent leur excitation et improvisent une sympathique fanfare de bouses en guise d'accueil. Les poireaux, cruellement délaissés pendant ma villégiature anglaise, m'appellent du fond du potager, ondulant comme des vahinés shootées à l'engrais bio.

— Coucou, Maï-quel !

— Regarde comme on a grandi !

L'odeur de la maison, un cocktail enchanteur de cire d'abeille et de feu de bois, m'étreint dès l'ouverture de la vieille porte en chêne à double battant. Un coup de vouvray tendre, une bouchée d'oreille de cochon, du pain frais, une tomate, la France me reprend dans ses bras.

Je sors de mon portefeuille la photo de Lou Charpin, l'égérie de la salle de bains de Pont-de-Ruan, ma future Française à moi1. C'est pour elle que je suis revenu. Le cliché écorné, usé par l'ardeur de ma passion, est promptement punaisé à la bien nommée poutre maîtresse. En robe de lin blanche sur sa belle peau continentale, elle est d'une beauté à faire fondre un nain de jardin. Je suis dans la nasse.

Lou Charpin aime mon look british. Il devient urgent de faire ressemeler ma paire de Church's, accessoire élémentaire de la panoplie de l'Anglais racé. Le pied contemporain ne se sent à l'aise qu'une fois glissé dans des airbags bigarrés. Mes nougats à moi – je suis très fier du substantif délicieux que m'a communiqué Henri, le charpentier de Toison, qui en possède une belle paire – ne se prélassent que dans des enveloppes de cuir assoupli et patiné par le temps.

Mes Church's dans un sac en plastique Atac, je me rends au bourg. Les villes ont toutes une âme : les unes bougonnes, les autres folichonnes, rétives ou insouciantes. Loches, petite et blonde, est plutôt du genre aguicheuse.

Je gare la fidèle Mazda sous les tilleuls du mail Droulin près de l'échoppe de monsieur Robert. En Angleterre, le cordonnier est soit un lutin sorti d'une légende scandinave soit un hooligan sniffeur de colle. Monsieur Robert avec son tablier en cuir et ses joues rosies, ressemble davantage à un aubergiste d'opérette. Son magasin est un capharnaüm : des étagères encombrées de chaussures réparées dans leur sac en papier kraft, des présentoirs de lacets et de porte-clés, une machine à graver les plaques « A. Giraud, infirmière à domicile » en lettres gothiques, des embauchoirs pour bottes de chasse, et la grosse locomotive noire ronronnant derrière lui, avec ses brosses et ses meules.

Je lui montre l'état du talon. Il y a l'usure chinon et l'usure vouvray. Le rouge leste la poupe, le blanc la proue. J'ai dû trop appuyer sur le rouge.

– Revenez dans un quart d'heure, me dit-il.

Faire des courses à Loches lorsqu'on n'a strictement rien à acheter ? Un délice. Un rillon chaud ?... Mais non... Mais oui... Du groin, on ne sait jamais, une visite inopinée, c'est bien d'avoir un museau en stock. Des pêches de vigne ?... Hum...

Ployant sous le poids de mes désirs assouvis, me voici de retour chez monsieur Robert qui m'offre, pour marquer mon retour, un chausse-pied rose portant l'inscription « Les chaussures en fête à la cordonnerie Robert ». Jusque-là, tout baigne. So far so good.

Je quitte le parking, prends la rue Balzac à droite, m'apprête à tourner à gauche à l'Auberge du Mail, avec sa tonnelle de glycine et son menu déjeuner à 12 euros, entrée-plat-dessert et quart de rouge compris. Une petite faim et sa soif accompagnatrice me titillent. Dommage qu'il soit 15 h 30.

Tout à coup, une BX avec chauffeur coiffé d'une casquette écossaise à pompon s'avance vers moi. Je m'apprête à saluer le clone de monsieur Dumas, le garagiste, quand le chauffeur de la Citroën me toise, freine et lève le doigt.

Ai-je bien vu ?

Un doigt dressé ? Inimaginable, impossible, inconcevable. Pas à Loches, sous-préfecture de l'Indreet-Loire, altitude 72 mètres, par un bel après-midi estival !

J'occulte. Je n'ai rien vu. Ce n'est qu'un fantasme, un jeu de lumière sur le pare-brise de la Citroën. Mon inconscient en surchauffe est contaminé par des histoires d'agressions routières : « Moment de folie d'un retraité de Betz-le-Château. Bernard Gourdon, 72 ans, s'est levé la nuit pour détruire l'aile droite de la Picasso neuve de son voisin Claude Duguay, droguiste, 49 ans, après un refus de priorité à Paulmy le 16 mai. »

Je continue mon chemin vers Lots-Lots, le spécialiste du déstockage. Vous cherchez l'essentiel, un guide des restaurants de poissons Paris-Banlieue 1996, des cartons de déodorants de voiture en forme de balle de golf ? Lots-Lots est votre caverne d'Ali Baba !

Le feu rouge passe au vert. Je longe la place de la Préfecture dominée par la majestueuse architecture longiligne du palais de justice. Une 306 s'avance vers moi. Serait-ce monsieur Moineau, l'électricien survolté ? Je suis sur le point de le saluer quand, lui aussi, lève le doigt.

Cette fois-ci, je n'ai pas rêvé.

Ce geste, je sais le déchiffrer. À l'aube de mon troisième séjour continental, je maîtrise l'art du sémaphore. On tire la paupière inférieure pour montrer qu'on n'est pas dupe. On tapote la tempe pour indiquer que l'autre est barjot. Cette surenchère expressive ne vient pas naturellement au Britannique, plutôt pingre de son corps. Ces gestes, je les ai répétés en privé, dans l'intimité de ma salle de bains.

— Mon œil ! Ça va pas, non !

Mais le doigt levé ? Je suis venu à Loches me faire ragaillardir les brodequins. Qu'ai-je fait pour mériter pareille agressivité ? Et si on en voulait à mes plaques anglaises ? L'Angleterre et la France sont ennemis héréditaires. La volonté de nous bouter dehors remonterait-elle à la surface ? Guerres et guéguerres ont envenimé notre voisinage : Fachoda, Mers el-Kébir, de Gaulle et Churchill, tout est à sang et à friction. Recroquevillé derrière le volant de la Mazda, je médite.

Comment réagir ? De nature conciliante, je voulais instinctivement détourner la tête. Impossible. La reine d'Angleterre est assise à mes côtés dans la Mazda, resplendissante en chapeau à voilette turquoise et corgis assortis.

— Réagissez, Michael ! Ils vont vous prendre pour un couillon.

— Vous avez raison, Majesté.

Une Peugeot 606 à bâbord. Une main lâche le volant. Le doigt se dresse, telle une chipolata désobligeante. Cette fois-ci, je l'attends au tournant. Avant qu'il puisse achever son geste, je lâche le volant et lui fais un bras d'honneur. Et crac ! Messieurs les Anglais, tirez les premiers. Un blondinet dans une décapotable ? Et toc. Une mémé en Fiat 500 ? Et vlan ! Chaque voiture que je croise est saluée avec une variante : je décoche des pieds-de-nez, je tire la langue, je fais des grimaces. Tout y passe. Je me défoule.

Me voici enfin sur le parking de Lots-Lots. Grand arrivage de linge de maison. Chouette. La dernière fois, j'ai acheté une housse de couette avec un motif exotique de cocotiers, mais les noix sont déjà fanées. Je sors de la voiture, m'apprête à actionner le verrouillage électronique et m'arrête, terrassé par la honte.

Là, devant le hangar Électronique Hi-Fi Matériel Toutes Marques, que vois-je, posées sagement sur le toit de la Mazda, en guise de gyrophare ?

Mes chaussures.

Mes Church's soigneusement réparées par monsieur Robert. Je suis arrivé sur le parking du mail ...

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