2, Les Terres meurtries (Léona**)
EAN13
9782841876129
ISBN
978-2-84187-612-9
Éditeur
Archipel
Date de publication
Collection
Terroir
Séries
Les terres meurtries (2)
Nombre de pages
242
Dimensions
10 x 10 x 2 cm
Poids
100 g
Langue
français
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2 - Les Terres meurtries (Léona**)

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Terroir

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DU MÊME AUTEUR

La Bête rousse, L'Archipel, 1997.

Le Dévoreux, Pierron, 1999.

Au choix des dames, Pierron, 2001.

Les Terres meurtries :
1. Camille, L'Archipel, 2003.

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Montréal, Québec, H3N 1W3.

eISBN 978-2-8098-1518-4

Copyright © L'Archipel, 2004.

À mon grand-père Fernand,
enterré vivant à Samogneux.

— Montre-moi tes mains, avait demandé la vieille Zélina.

Ida s'était exécutée.

— Eh bien, ce sera un petit mâle, tu peux en être sûre ! Tu me les aurais présentées paumes en l'air, je t'aurais annoncé une pisseuse...

Sur le moment, Ida n'avait pas accordé foi à la prédiction de la ravaudeuse. Elle en avait même ri avec Fernand, ce soir-là.

Cependant, à partir du cinquième mois, elle fut de plus en plus convaincue que la Zélina avait vu juste. Sûr que c'était un garçon ! Une fille ne faisait pas autant gonfler le ventre et ne gigotait pas de la sorte.

Ida se souvenait de sa première grossesse, quatre ans auparavant. Elle n'avait vraiment été visible que dans les dernières semaines. La petite Jeanne ne pesait pas bien lourd à sa naissance : cinq livres tout au plus, se souvenait sa mère. Ce qui ne l'avait pas empêchée de pousser à peu près normalement. Si, au début, on pouvait voir le bleu des veines marbrer son teint pâle, ses joues se colorèrent assez rapidement d'un rouge qui tranchait sur le blond des cheveux. La prise quotidienne d'un peu de vin rouge largement coupé de Quintonine n'y était sûrement pas étrangère. Depuis que ce puissant reconstituant arrivait régulièrement à la ferme, on avait abandonné l'huile de foie de morue à la grande joie de Jeanne qui avait pris ce fortifiant en horreur. Germaine Chanoir, chaque mois, livrait deux flacons de ce produit énergétique. On aimait la voir arriver aux Quatre-Chemins, poussant devant elle, pour aider les deux chiens attelés, une grande caisse s'ouvrant sur le dessus, montée sur trois roues de bois cerclées de fer. Sur les flancs de la carriole, en lettres fantaisie, on pouvait lire l'emphatique inscription : « ÉTABLISSEMENTS AU PLANTEUR DE CAÏFFA1. » Pendant que les chiens prenaient quelque repos, la femme Chanoir proposait des articles d'épicerie, tels que du café, du savon, du sucre et des épices, mais aussi des remèdes recommandés, assurait-elle, par la faculté. Outre la Quintonine, qui avait les faveurs des François, le vin de peptone Chapoteaut ou le sirop de raifort iodé de Grimault & Cie pouvaient aider jeunes ou vieux à se refaire une santé. Après avoir informé ses clients des dernières nouvelles du pays, qui se résumaient souvent à des décès, des maladies ou des naissances, elle se remettait en route, non sans avoir vérifié la monnaie qu'on lui tendait et qu'elle enfouissait dans une sacoche de cuir portée en bandoulière. Singulier personnage que la Germaine Chanoir. Elle avait dû se mettre tardivement au colportage, après la mort accidentelle du Guillaume, son mari. Il avait sûrement forcé, ce jour-là, sur la piquette des côtes de Halles. Grimpé sur la carriole, il cuvait son vin. Dans la descente de Laneuville, l'équipage avait pris de la vitesse. Les chiens, apeurés par le triporteur qui leur battait les pattes de derrière, s'étaient emballés. Suite à un brusque écart, le colporteur avait lourdement chuté sur la chaussée...

À quatre ans, Jeanne avait déjà souffert des principales maladies infantiles. La petite devait fuir les courants d'air, éviter de s'exposer aux brûlures du soleil, se garder de toute activité trop fatigante. Contrainte de rester à la maison la plupart du temps, elle ne profitait que fort peu de la nature environnante. La santé délicate de ses premières années avait requis une attention constante de la part de sa mère, ce qui avait eu pour conséquence de les lier fortement.

Comme tout paysan, Fernand avait quant à lui espéré un garçon. Mais l'arrivée de Jeanne n'avait pas été un drame pour autant. Il regrettait toutefois que la faible constitution de la gamine ne lui permît pas de l'associer aux activités de la ferme. Il aurait tant aimé l'emmener aux champs avec lui, à califourchon sur la brave Iris, un amour de percheronne. Ou bien encore la jucher sur le chariot de foin ramené bien sec à la grange. Il aurait eu du plaisir à lui apprendre à lire sur les bornes kilométriques ou sur le calendrier des lunes, à se familiariser avec les chiffres en comptant les moyettes de blé ou les vaches en pâture. Il lui aurait appris la nature. Comment distinguer un sansonnet d'une merlette ou d'une grive, un corbeau d'une corneille, ne pas confondre crapaud et grenouille, épinoche et vairon, ou encore le lièvre haut sur pattes et le garenne au cul blanc...

Il s'était consolé en constatant que l'enfant était toujours dans le sillage de sa mère, l'aidant à l'épluchage des légumes, à la collecte des œufs, participant à la confection de la quiche avec la même application qu'elle mettait au rangement de la vaisselle et du linge. Ça ferait sûrement une bonne ménagère !

Ce mercredi-là, à la ferme des Quatre-Chemins, alors que Ida était dans les douleurs depuis la minuit, une autre naissance s'annonçait. C'était la première mise bas de la Marquise, une ardennaise qui allait sur ses six ans.

Ce fut vers les 3 heures qu'eut lieu la délivrance. Dès l'expulsion, Fernand bouchonna vigoureusement le jeune animal à la robe baie, lui aussi, avec sur le front la même étoile blanche que celle de sa mère et une amusante tache rose entre les naseaux.

— C'est une fille. Tant mieux ! s'était-il écrié. C'est plus facile à débourrer et ça se mène mieux que les mâles. Et puis elle nous fera une belle descendance quand elle sera en âge...

La Marquise était maintenant à lécher son petit allongé sur une moelleuse couche de paille d'avoine. Il fallait le délivrer du mucus qui poissait sa robe.

Après un dernier coup d'œil à la stalle spécialement aménagée pour la naissance, il avait quitté la mère et la fille. Sûr qu'au petit matin il retrouverait la jeune pouliche sur ses quatre pattes en train de malmener le pis maternel !

Et il avait éteint la lampe à pétrole et poussé la porte donnant sur le couloir qui menait à la chambre.

Émilienne Bernardin, penchée sur la parturiente, lui appliquait des linges frais sur le front. Fernand était allé la chercher la veille au soir. Elle n'était pas sage-femme en titre, et c'est elle pourtant que l'on sollicitait dans le village et aux alentours quand une naissance était imminente... Et celle du petit Léon n'allait pas tarder. C'était Ida qui avait choisi ce prénom en mémoire de son grand-père foudroyé en plein champ, deux étés auparavant.

— Ça ne saurait tarder, annonça Émilienne pour répondre au regard interrogateur de Fernand, resté dans l'embrasure de la porte. Allez vous reposer. On vous appellera quand il y aura du nouveau.

Fernand retourna dans la grande salle et s'installa dans son fauteuil en osier, près de l'âtre qu'il ranima. Il se mit alors à songer à ce fils qui allait naître. Il en ferait un travailleur de la terre, comme lui. Ils formeraient une sacrée équipe, tous les deux. Le père transmettrait au fils tout ce qu'il savait du métier, tout ce que lui avaient enseigné ses aînés.

Et puisque c'était le temps qui gouvernait les paysans, il se promettait de lui apprendre à le prévoir. Savoir reconnaître les vents, celui de la pluie comme celui du sec, les nuages inoffensifs comme ceux qui annoncent l'orage. Se réjouir du brouillard tombant, perspective d'une journée radieuse. Par contre, craindre le halo d'un blanc laiteux dont s'auréole parfois la lune, annonçant un lendemain pluvieux. Bien observer les insectes : les allées et venues des papillons et libellules sont signes de beau temps, tandis que l'insistante insolence des taons, au moment de la fenaison, avertit de l'imminence de l'orage. Voir les hirondelles haut dans le ciel est de bon augure. Lorsqu'elles rasent les mottes pour surprendre les insectes accrochés aux herbes parce qu'ils pressentent la bourrasque,...

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