Échecs et Dames
Éditeur
Anfortas
Date de publication
Nombre de pages
182
Langue
français
Fiches UNIMARC
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Échecs et Dames

Anfortas

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Extrait

Notre avion a atterri à l'heure incertaine où le clair de lune fait place à l'aurore, où la nuit bleutée vire au rose.
L'instant d'avant, volant à sa rencontre, nous avons vu se lever le soleil sur l'horizon. Son feu nous a éblouis au travers des hublots, plongeant la terre en dessous encore un peu plus dans l'obscurité, rehaussant l'éclat des fleuves aux méandres argentés.
Nos ailes ont haché des bancs de nuages, des draperies de nimbes effilochées. Alors l'avion a frémi, vibré, sensible à l'air vivant. Ma voisine, impressionnée, a posé sa main sur la mienne, la serrant fort.
Je n'ai pas voulu lui montrer le trouble que ce contact éveillait en moi, les espoirs. Pas trop vite. Pour donner le change, j'ai tenté de la distraire en lui montrant la piste d'atterrissage bien visible par l'embrasure de la porte restée ouverte de la cabine de pilotage du vieux charter.
Comme les Champs Élysées, elle brillait, bordée de centaines de lumières. Le ciel se réfléchissait sur le tarmac humide. La vue était saisissante. Tantôt, on pouvait imaginer que son long pointillé jaune dansait devant l'avion en grandes oscillations ou par à-coups. Tantôt, on sentait le siège tanguer, s'effacer ou remonter comme si l'appareil piquait du nez ou retombait brusquement en arrière, paraissant sombrer. L'axe du vol semblait fuir celui de la piste tout en s'en rapprochant inexorablement.
Ma voisine, de plus en plus crispée, ouvrait de grands yeux où le noir dominait. Toujours pour la rassurer, je lui ai dit que c'était comme en amour : on tourne autour du pot, de manière fantaisiste, irrésolue, par grandes orbes, sans jamais manquer d'être happé, d'être conduit au but fatal.
C'était là une entrée en matière, une première manœuvre. J'avais repéré dès mon arrivée à Roissy cette jeune femme à l'allure sportive, très élégante dans une tenue discrète, mais luxueuse. Attablée à une table du bar, en attendant comme moi l'heure d'embarquement, elle bavardait avec une femme nettement plus âgée, grande et maigre, peut-être quelqu'un de sa famille. Puis je l'avais perdue de vue jusqu'à ce que, dans l'avion, elle vienne s'asseoir à côté de moi en compagnie d'un gros homme : son mari ? Son patron ?
Bien vite je me suis rendu compte qu'il se trouvait assis là par hasard et je me réjouissais déjà de bénéficier d'une agréable compagnie pour ce très long vol. Cet espoir fut déçu. Aussitôt après le décollage elle boucha ses oreilles par des écouteurs et resta penchée sur l'écran de son portable. Ainsi durant le vol nous n'avions pas échangé dix mots. Elle m'avait proposé son vin contre ma pâtisserie et s'était excusée lorsque, par mégarde, son genou avait touché le mien. J'appris tout de même qu'elle se rendait au même hôtel que moi. Déjà, je me mettais à rêver...
Les pneus crissent dans le hurlement des réacteurs déchaînés. Dans quelques minutes nous serons à l'aérogare, dans le bus de l'hôtel... et l'agréable étreinte sur ma main s'évanouira.
Je la regarde. Elle est encore un peu pâle. Quelques perles de peur restent déposées sur ses tempes. À cet instant, elle livre à découvert un nouveau visage avec une expression d'enfantine candeur. En arrivant à destination, elle semble changer comme par enchantement. Y aurait-il sorcellerie ? Je la guide, la prends sous ma protection ; je la sens contente, et même consentante.
À la porte de l'avion, un air chaud, moite, saturé d'odeurs d'arbres, de plantes, de faune sauvage, nous agresse, nous submerge et arrache notre carapace de citadins. Des désirs animaux se font jour, désirs de nourritures rudes, simples et odorantes, de longues marches, d'amours, de siestes où le temps ne compterait plus. Ce vol transcontinental a fait exploser en moi des pulsions héritées de primitifs ancêtres. Ma voisine les éprouve-t-elle, elle aussi ?
Dehors sous le ciel d'aurore, il fait encore presque nuit. Bordant l'aérodrome, des masses noires aux contours grotesques semblent nous guetter d'un air menaçant. Chacun est content de s'engouffrer dans « l'aérogare » sorte de grand hangar où règne une chaleur intolérable.
Ma voisine ne me quitte pas. Elle paraît fatiguée ou impressionnée par ce décor étrange d'un autre monde. Je la pousse devant moi vers la douane, la police.
Ces fonctionnaires sont débraillés. Leurs uniformes crasseux et élimés s'accordent avec des barbes de plusieurs jours et de fortes odeurs d'oignon et de crasse. Dans la pénombre ambiante, ils ont l'aspect des brigands des westerns. Ils en portent aussi les énormes revolvers.
Le peuple, des hommes uniquement, n'a rien d'avenant. Ils sont appuyés contre les piliers, affalés sur les bancs. J'aperçois une foule de guerriers en guenilles, armés jusqu'aux dents. Les longues dagues et les kalachnikovs sont aussi nombreuses que les parapluies un jour de printemps à Londres. Nous sommes bien loin des images paradisiaques par lesquelles l'agence de voyages nous a appâtés.

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