Voyage au bout des mers
EAN13
9782841878369
ISBN
978-2-84187-836-9
Éditeur
Archipel
Date de publication
Collection
GUIDE
Nombre de pages
234
Dimensions
22 x 14 x 0 cm
Poids
308 g
Langue
français
Code dewey
910.45
Fiches UNIMARC
S'identifier

Voyage au bout des mers

De

Archipel

Guide

Offres

Autre version disponible

DU MÊME AUTEUR CHEZ LE MÊME ÉDITEUR

La Vie secrète des dauphins, 2002.

La Vie secrète des requins, 2003.

Voyage au pays des montagnes, 2004.

Voyage au pays des fleurs, 2005.

Si vous souhaitez recevoir notre catalogue
et être tenu au courant de nos publications,
envoyez vos nom et adresse, en citant ce
livre, aux Éditions de l'Archipel,
34, rue des Bourdonnais 75001 Paris.
Et, pour le Canada, à
Édipresse Inc., 945, avenue Beaumont,
Montréal, Québec, H3N 1W3.

eISBN 978-2-8098-1301-2

Copyright © L'Archipel, 2006.

Embarquement

L'appel de la baleine

Lumière du soir au Pays basque.

Je descends sur le rivage à la pointe Sainte-Anne, près d'Hendaye. J'avance parmi les schistes de cette côte étrange qui semble avoir été pavée par un géant et où les parfums du vent sont musqués comme ceux d'une nymphe. L'océan Atlantique est rouge et or, le sable mauve, la roche violette. On dirait un crépuscule héroïque de L'Odyssée ou (au choix !) la dernière image d'un film sentimental en Technicolor. Homère ou Hollywood : la nature aime le mélange des genres... Debout sur un rocher, les pieds mouillés par le clapot, la narine emplie d'ambre, je scrute l'horizon. Le friselis de la houle, la musique de la brise, le balancement des vagues qui s'exténuent sur la rive, introduisent mon âme à une extase pareille à celle que connut Jean-Jacques Rousseau sur l'île Saint-Pierre et qu'il décrit dans Les Rêveries du promeneur solitaire.

Je songe à la sauvage innocence de cette côte au Moyen Âge. Je me transporte en l'an 1000. Ici, chaque hiver, soufflent les baleines. Les baleines franches noires de l'Atlantique nord, celles qu'on nomme précisément « des Basques » ou « de Biscaye » et que les naturalistes baptisent Eubalaena glacialis glacialis (deux fois, glacialis : le deuxième adjectif marque la sous-espèce).

Les baleines... Lourdes, lentes, longues de 16 mètres et pesant 40 tonnes... Regardez-les qui lancent leur panache irréel. Voyez-les qui ondulent en avançant vers la plage... Les eaux de l'Euzkadi sont pour elles un palais d'amour. Mâles et femelles paradent en ballets gigantesques, se donnent des sortes de baisers et s'étreignent dans des éclaboussements. Des mères, saisies de contractions, mettent au monde le bébé de quatre tonnes qu'elles ont conçu au même endroit, l'année précédente. Elles le serrent dans leurs bras, le rassurent, le cajolent et lui font téter cinquante litres d'un mélange d'amour et de lait tiède.

Au Moyen Âge, les Basques ne sont pas sûrs de manger chaque jour. Les colosses qui batifolent au ras de la côte leur sont une manne. Les riverains commencent par dépecer les animaux échoués, puis grimpent dans leurs barques et osent chasser ceux qui sillonnent la vague. La première preuve écrite d'une activité baleinière entre Biarritz et San Sebastian remonte à l'an 875. Il y est fait allusion dans l'ouvrage intitulé Translation et miracles de saint Waast. Un guetteur se poste sur la falaise. Dès qu'il aperçoit un souffle, il crie : « Balia ! Balia ! » Les hommes du village sautent dans leurs barques, armés de piques et de harpons. On approche, on perce, on saigne le monstre trop confiant. Tous les bras sont requis pour le haler jusqu'à terre. On le débite. On le partage. Les Basques deviennent les inventeurs du baleinage en Occident. Ils suivent de plus en plus loin le léviathan. Ils le traquent jusqu'en Amérique où ils débarquent peut-être un siècle avant Christophe Colomb. Ils initient les autres peuples d'Europe. Hélas ! Le résultat était prévisible. Dès le XVIIe siècle, la baleine franche noire de l'Atlantique nord est anéantie. De nos jours, il n'en survit qu'un troupeau d'environ quatre cents sujets, en baie de Fundy, à la frontière du Canada et des États-Unis.

Puis-je espérer qu'on laissera demain la nature réparer les folies humaines ? Je désirerais que nous puissions signer une nouvelle alliance. Je prône l'utopie réparatrice. J'ose imaginer, qu'après des siècles de tueries, notre espèce saura rendre aux géants de l'onde un peu de l'espace et du droit de vivre qu'elle leur a volés. Qu'elle saura leur être reconnaissante, non seulement pour en avoir tiré de la viande, du lard et des fanons, mais quelques-uns de ses plus grands tableaux, de ses meilleurs romans et de ses plus beaux poèmes ; bref, une partie de ses rêves.

Les baleines franches du golfe de Gascogne ont disparu, mais elles pourraient revenir. Si nous leur offrions la paix dans leur ancien royaume, il ne serait pas impossible qu'en quelques décennies, à partir de la population relique de la baie de Fundy, ces cétacés reprennent goût à la vie, se multiplient et reconquièrent l'Atlantique nord. Et que nos enfants aient le pur bonheur, debout sur une falaise d'Hendaye ou de Saint-Jean-de-Luz, de les voir souffler à nouveau.

J'avance sur la plage. Je marche dans la mer. Je m'unis à la vague. Mon corps se fait moins lourd. J'ai de l'eau jusqu'à la taille. Mes pattes postérieures régressent. Une large queue me pousse. J'ai de l'eau jusqu'au cou. Mes mains s'élargissent en battoirs. Je flotte. Mon corps enfle, mes narines migrent sur le sommet de mon crâne. Je souffle. Ma bouche devient portique. Je souris de plusieurs centaines de fanons.

Je m'abandonne au fluide, je nage.

J'entends, dans l'épaisseur de l'eau, de longs mugissements très doux. Les baleines m'appellent.

« Attendez-moi, mes sœurs : j'arrive ! »

1

Méditerranée

La maison bleue

Le lieu du rêve. La maison bleue.

Jean-Jacques Rousseau disait : « J'ai toujours passionnément aimé l'eau. » Je le paraphrase : « J'ai toujours passionnément aimé la mer. »

Je ne suis ni malouin ni havrais. Ni fils de marin ni gamin des ports. La première fois que j'ai vu la Grande Bleue « pour de vrai », j'avais dix ans. C'était à Marseille. Il m'avait fallu descendre torrent, rivière et fleuve pour y arriver.

Je suis né au hameau de Tincave (commune de Bozel), en Savoie. À mille trois cents mètres d'altitude. J'y ai vécu mon enfance. J'y courais dans l'émeraude des épicéas et le jade des pelouses alpines, en quête de sabots-de-Vénus et de chamois. Mon père travaillait à la mine de charbon du village. Ma mère m'avait inscrit en colonie de vacances. Je me rappelle mon arrivée à Marseille, en train, depuis les hauteurs de la ville. Je revois, par la fenêtre du wagon, la splendeur de la côte, la perfection des calanques à l'horizon, la roche et l'eau réunies, le blanc et le bleu comme un nuage irréel sur un ciel inférieur... Ô Rimbaud :

« Elle est retrouvée.
Quoi ? – L'éternité.
C'est la mer mêlée
Au soleil. »

Je me remémore la première fois que j'ai regardé l'écume. Entendu le ressac. Senti les vagues sur ma peau. Reçu le baptême. Plongé au royaume des girelles et des poissons-lunes... Il me semble que j'ai changé de nature. J'étais grand corbeau. Je suis devenu dauphin. Je hume encore les parfums « iodés-salés » de ce jour de mon enfance, avec, à l'oreille, le cri du goéland et, dans l'œil, un reflet de méduse.

La mer – ce matériau du rêve...

J'en suis tombé amoureux. Je ne me suis jamais guéri de cette rencontre. Je me plais à supposer que, parfois, l'eau s'en souvient aussi. Qu'elle se rappelle mon émotion lorsqu'elle m'a donné le premier baiser...

À l'âge de dix ans, je me suis juré que je partirais. Que j'irais naviguer. Que je sentirais la houle sous la coque. Que je descendrais saluer les langoustes. Et pourquoi pas les calmars géants, les requins gros-yeux et les grandgousiers des abysses dont j'avais appris l'existence sur la planche « Océanographie » du Nouveau Larousse universel en deux volumes que mon père avait acheté juste après la guerre ?

Je suis « allé aux écoles ». Je suis devenu soixante-huitard, philosophe et naturaliste. Pour voir le monde, j'ai embarqué pendant quinze ans sur la Calypso de Jacques-Yves Cousteau. J'ai trouvé, au bout de l'horizon, une partie des mystères que j'avais imaginés lorsque j'étais enfant. Je continue de me prosterner devant l'humble crevette ou la moule commune, autant que devant la baleine, le requin blanc ou (quand il m'arrivera de les rencontrer) la Petite Sirène ou la nymphe Calypso...

Je suis resté le gamin de dix ans que j'étais dans la calanque des Goudes. C...

S'identifier pour envoyer des commentaires.

Autres contributions de...

Plus d'informations sur Yves Paccalet