Yv

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Je lis, je lis, je lis, depuis longtemps. De tout, mais essentiellement des romans. Pas très original, mais peu de lectures "médiatiques". Mon vrai plaisir est de découvrir des auteurs et/ou des éditeurs peu connus et qui valent le coup.

HISTOIRE ET FAUX-SEMBLANTS
par
17 février 2011

Les personnes dont on parle et à qui l'on parle sont-elles bien réelles ? Ne se trompe-t-on pas d'individu ? Toute l'ambiguïté des histoires de Didier Daeninckx repose sur ses faux-semblants, sur l'illusion. Comme toujours chez cet auteur, l'enquête, le suspense est là pour tenir en haleine, mais le contexte est le plus fort. L'Histoire avec un grand H, dans laquelle il insère des morceaux de la petite histoire : la nôtre ou celle de ses héros. Elles sont courtes ses quatre nouvelles. Trop courtes. Elles auraient toutes pu faire, séparément, d'excellents romans.

La première, Matin de canicule commence fort : "Les Parisiens lève-tôt, en route pour leur maison de campagne, croisaient les fêtards en quête d'after sur l'anneau presque désert. Je me suis laissé emporter. L'aiguille du compteur flirtait avec le chiffre cent quand un type, tête nue, queue de cheval dressée à l'horizontale par le vent, a débouché sur ma droite. Il avait dû doper le moteur de son scooter, car après s'être maintenu un instant à ma hauteur, une pression sur la manette des gaz lui a fait prendre une dizaine de mètres d'avance. [...] J'étais en train de l'insulter quand la roue avant de son engin a percuté un morceau de pot d'échappement vraisemblablement perdu par une épave au cours de la nuit. [...] ... j'ai ouvert la portière pour aller regarder ce que je croyais être la pièce métallique à l'origine de l'accident. Le café du petit matin m'a cogné à l'intérieur des dents quand j'ai réalisé que c'était un bras humain." (p.13/14) de quoi faire une excellent polar, n'est-il pas ? C'en est presque frustrant, mais bon, D. Daerninckx a préféré une forme plus courte. Respectons son libre choix.

Ces quatre nouvelles sont touts très bien, mais j'ai tout de même une petite préférence pour Un petit air mutin : tous les personnages, autant ceux censés faire respecter la loi que ceux qui l'enfreignent sont en piteux état psychique, mais aussi parfois physique, et ils sont aussi très attachants. Et à travers leur courte rencontre Didier Daeninckx lève le voile sur une partie de notre Histoire pas très glorieuse et inhumaine.

Le pari des guetteurs de plumes africaines
par
10 février 2011

D'abord définissons les relations entre Harry Khan et M. Malik : "pendant les sept années suivantes [à l'Eastlands High School] il [Harry Khan] était devenu le fléau de la vie de M. Malik. Car Harry Khan était un asticoteur, un rigolo, un moqueur -et tout farceur doit avoir son farci. Farce qui avait commencé dès le premier matin." (p.29) Une fois cela dit, on voit que même 40 ans plus tard, les relations sont restées les mêmes : M. Malik, effacé, plutôt timide et gauche et Harry Khan, grande gueule, frimeur et bon vivant. Le concours parait alors tout à fait disproportionné, mais je n'en dirai pas plus. Et même si notre sympathie et notre soutien vont sans aucun doute à M. Malik, la compétition peut provoquer quelques surprises, car celui-ci a bien l'intention de gagner.

Vous l'aurez compris, ce roman est drôle. Humour british so typical ! Enfin, ce que je pense être de l'humour anglais. Parfois le rire ou le sourire tient à presque rien : M. Malik sommé de répondre à une interrogation et plutôt partant pour stopper la conversation engagée qui l'agace fait une erreur : "Ce dernier [M. Malik], il faut le préciser, en était alors à son deuxième verre de Tusker, avec toute l'imprudence qui va de pair. Il aurait dû réagir en ces termes: "Hmm." Au lieu de quoi, il avait lâché ceci :

- Hmm ?

- Que voulez-vous dire, "Hmm" ?" (p.41)

Et voici la conversation relancée et me voici moi, à rire à ce presque rien que je trouve vraiment hilarant. Je pourrais vous citer beaucoup d'exemples de passages drôles, mais mon article deviendrait trop long, je vous laisse donc le soin de les découvrir par vous-mêmes.

Voyons l'histoire maintenant : elle tient la route largement. Si le principe du départ est simple voire simpliste, Nicholas Drayson ne se contente pas d'aligner les noms d'oiseaux, il nous montre les moeurs kenyanes, nous instruit sur la faune et la flore -surtout les oiseaux bien sûr- sans jamais être lourd. Il faut dire qu'il est aidé par les noms incroyables des volatiles vivant dans ce pays. Dépaysement assuré (bien vu : chaque titre de chapitre est un nom d'oiseau : "Le souïmanga à croupion pourpre", "L'euplecte ignicolore", "Le ganga à face noire", ...). Et puis, là où l'on pensait voir un héros, M. Malik, terne, pâle et en retrait, on s'aperçoit que le bonhomme n'est dépourvu ni de ressources ni d'humanité.

En ces temps un peu moroses littérairement parlant -j'ai enchaîné quelques déceptions de lectures-, voici un roman qui m'a redonné le sourire et qui assurément peut le redonner -ou permettre de le garder- à tous.

CA SENT LE TABAC
14,50
par
8 février 2011

Totalement à contre-courant de la pensée dominante actuelle politiquement et tabagiquement correcte, Bernard Jannin raconte donc toute la vie de son personnage, par le biais de son amour du tabac. Tout y passe, la cigarette, la chique, la pipe et en point d'orgue, le cigare, le havane. Non-fumeur de puis très longtemps, je n'ai pas ressenti de nostalgie, mais certaines scènes me sont connues : les cigarettes échangées dans la cour du lycée, les paquets au service militaire, ...

Si vous êtes allergiques physiquement ou intellectuellement au tabac, ne vous effrayez pas, ce livre à un atout supplémentaire -si tant est que l'on puisse accoler les deux termes tabac et atout-, il est formidablement écrit. Bernard Jannin fait preuve d'un style littéraire particulièrement soigné. Par exemple : "Il avait beaucoup consumé de tabac pendant une longue partie de sa vie, sans pour autant souhaiter jamais qu'on incinérât sa dépouille après sa mort. Il estimait qu'il aurait produit auparavant suffisamment de cendre et de fumée comme cela." (p.9) Ces phrases qui sont les toutes premières du livre m'ont personnellement donné l'envie de poursuivre, sûr de trouver une belle langue, des mots bien placés, bien servis par des adjectifs et des verbes bien conjugués ; d'ailleurs, n'est-il pas beau ce subjonctif imparfait ?

La suite ne m'a pas déçu, même si certains passages sont plus difficiles à comprendre, le plaisir de lire de belles phrases est toujours présent. Voici un second extrait que je ne résiste pas à vous proposer : la maman du "héros" du livre est enceinte de lui, mais ne peut l'accepter. L'auteur, suite à des détours linguistiques, prend la métaphore du voyage dans l'espace pour raconter la vie in utero de son personnage :

"Comme on avait tenté plusieurs fois de faire retourner le petit voyageur au néant avant même qu'il en fût sorti, il s'était arrangé de drôles de positions dans la trompe de lancement, ensuite dans sa capsule. Sous peine d'être expédié sans scaphandre dans le vacuum [...], tantôt il se recroquevillait pour parer les coups bas de terriens équipés en faiseurs d'ange, tantôt il s'appuyait de toutes ses forces de la tête et des quatre membres contre la paroi de sa bulle de croissance afin qu'elle ne cédât pas avant l'heure.Et lorsqu'il repliait ses petits poings pendant les pauses, celui contre sa poitrine l'était sur un coeur à la chamade, inquiet de ce qui risquait d'arriver d'un moment à l'autre. Celui devant sa bouche, pas dans l'intention d'une succion du pouce mais pour se mordre déjà les doigts. Sans que l'aventurier involontaire négligeât pour autant d'accumuler des réserves en vue du voyage, dans un sens ou dans l'autre, aux périodes où sa génitrice s'abandonnait à l'idée qu'elle était fusée porteuse." (p.18/19)

Pour finir, au détour d'une phrase sibylline, on peut comprendre -mais on peut aussi se tromper- que finalement, ce récit est en partie autobiographique : "... il balançait entre les deux : que son saint patron, politicien en quelque sorte autant que lettré et arpenteur inlassable, se disait être "la chimère de son siècle" ; et que, si on ne fumait pas à l'époque, néanmoins ce cistercien-là en avait dans le cigare..." (p.112) Quelques recherches vite menées sur "la chimère de son siècle", le saint patron du narrateur, nous mènent vers Saint Bernard de Clairvaux ; et enfin, si on poursuit "l'enquête" en allant sur la page de l'auteur sur le site de l'éditeur, les soupçons deviennent très forts. Ceci uniquement pour finir sur une note anecdotique, puisque finalement, peu importe que tel ou tel récit soit autobiographique ou totalement inventé ; ce qui compte, c'est la qualité du livre. Et là, elle est indéniable.

Totally Killer

Éditions Gallmeister

23,30
par
2 février 2011

Qu'il m'a été difficile de résister à la première partie du bouquin : la mise en place des personnages, des situations est très longue. Beaucoup de références à l'année 1991 avec des noms de personnes et de lieux a priori connus, mais pas de moi. Loin d'être un spécialiste des Etats-Unis et pas forcément passionné par les années 90, je m'y suis perdu. Heureusement, il y a de bons passages qui permettent de tenir. Et tant mieux serais-je tenté de dire, parce qu'à partir de la page 131, l'histoire s'emballe. Et là, je me suis retrouvé en plein roman noir à la fois grinçant, drôle et dérangeant. Voilà le passage qui, selon moi, fait basculer vraiment le livre : "Tandis qu'il la tenait serrée tout près de lui, Taylor prit conscience de deux choses en même temps. Premièrement, le lendemain était le jour de son entretien de suivi avec le boss de Quid Pro Quo (dont le nom n'avait jamais été mentionné par Asher) et il allait être question du remboursement.

Deuxièmement, ce qu'elle avait pris pour du rouge à lèvres était en fait du sang." (p.135)

Ensuite, Taylor, jusque là, jeune femme ambitieuse certes, mais seulement ambitieuse, passe du côté obscur de la force. Todd, son co-locataire, le narrateur, ne peut que constater que celle dont il est amoureux lui échappe totalement.

L'écriture est plutôt moderne, sans être trash. Rien de bien nouveau, mais à part ces références états-uniennes des années 90 auxquelles je ne comprends rien (qui s'estompent dans la seconde partie au fur et à mesure que le récit s'épaissit), le livre se lit bien et agréablement. J'ai pu trouver dans ce livre des ressemblances avec certains films : Le prix du danger, d'Yves Boisset ou encore Le couperet, de Constantin Costa-Gavras. Surtout avec le second d'ailleurs. Mais j'ai eu également des flashs du premier au cours de ma lecture. Peut-être le constat que certains sont obligés d'aller au bout de leurs limites pour exister ? Peut-être la vision de l'auteur sur le monde des médias et de la justice.

Enfin, ce que je peux dire c'est que cette seconde partie est passionnante et que je me suis demandé jusqu'à la fin comment cette histoire pourrait finir. Je suis d'ailleurs plutôt surpris de la manière dont Greg Olear clôt son roman : une fin bien amenée et assez étonnante.

Pour résumer, si vous passez rapidement les 130 premières pages, vous découvrirez un très bon roman noir, qui franchement vaut le coup que vous fassiez ce petit effort.

L'homme de Lyon
par
29 janvier 2011

Je ne sais si c'est de mon fait ou non, mais en ce moment, j'ai du mal à entrer dans les bouquins. Celui-ci ne déroge pas à la règle. Mais, j'ai passé le cap des premières pages pour mieux m'imprégner de cette quête. Et finalement, je sors du livre plutôt réjoui.

Toute la partie sur la Résistance, Jean Moulin et la guerre est intéressante, et François-Guillaume Lorrain, au travers de cette grande Histoire, nous conte la petite, celle de la famille du narrateur. Le Docteur Guy Rolin, douze ans en 1944 a vécu douloureusement cette période. L'enquête et la quête du fils sont bien menées et le secret ne se dévoile qu'en fin de roman, après des suppositions, des fausses-pistes, bien amené pour clore de belle manière ce livre. Le contexte est là, pesant, lourd, propice aux secrets, aux non-dits, aux mensonges.

Mais ce qui m'a le plus intéressé, ce sont les relations père-fils, père-fille, et comment l'histoire de l'un peut influencer notablement et durablement ces relations. En bien, ou malheureusement en mal. Cette famille est mal en point, même lorsque le père est mourant : "Sa chambre d'hôpital aurait pu nous réunir, mais la mort avait déjà mis les barbelés. Ceux qui entraient croyaient voir un père et son fils venu à son chevet, mais il n 'y avait plus qu'un vivant et un déjà-mort. Je faisais semblant de m'intéresser aux infirmières, je suivais leurs gestes mécaniques, j'écoutais malgré moi leurs propos insignifiants. Des banalités, toujours des banalités, qu'il laissait dire. Il gisait comme une tortue renversée sur le dos. Un père, à la fin, c'est un animal blessé, vulnérable. Une machine qui se déglingue et qui casse de partout." (p.18)

Au fil des pages, le journaliste découvre réellement son père. Entre eux, il y a toujours eu beaucoup de retenue, comme souvent dans cette génération de père-fils -et je sais de quoi je parle, mon papa avait aussi 12 ans en 1944 ! Et je suis un petit peu -à peine (?)- plus que trentenaire !- : "Je revois son visage. Etait-il beau ou laid ? Je ne sais pas. C'était un visage dur et fermé de statue, que j'effleurais du bout des lèvres, sans jamais le toucher. Mais les pères ne sont pas faits pour qu'on les touche." (p.109)

Sobrement écrite, cette recherche d'identité parlera aux hommes de ma génération. Mais je crois qu'elle touchera également un public plus large, plus jeune et féminin. Tout le monde, quoi !