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  • Eric R. Libraire
    UN PORTRAIT EN CLAIR(E) OBSCUR

    Une femme vêtue d’un manteau sans forme, coiffée d’un chapeau et portant sur la poitrine un Rolleiflex accroché à son cou. Voilà l’image désormais traditionnelle, issue de ces nombreux autoportraits, de la photographe franco américaine, devenue après son décès en 2009, une des plus grandes artistes du XXème siècle. Les négatifs et tirages de Vivian Maier, ont été sortis miraculeusement de l’ombre par un brocanteur à la recherche d’illustrations. Depuis, ils ont fait l’objet de multiples expositions et ouvrages. Demeure toujours le mystère, comme un symbole, de cette image d’une femme peu souriante et peu avenante que des documentaires et des biographies ont tenté de mieux cerner. C’est donc bien elle en tout petit, avec son ombre qu’elle a photographiée si souvent, que l’on aperçoit sur la couverture de la BD, parmi des « gens », des objets, des rues qu’elle a saisis.

    Emilie Plateau au dessin et Marzena Sova au scénario, plutôt que de tracer un récit biographique, composent un portrait impressionniste à l’aide de saynètes d’une ou plusieurs pages où les enfants jouent un rôle prédominant puisque une grande partie de la vie de Vivian Maier a été consacrée à l’activité de « nounou ». Le dessin de Emilie Plateau dans un style a priori enfantin, en un possible clin d’oeil à la profession principale de Vivian Maier, identifie pourtant la photographe aisément et par un petit trait au dessus du menton rend le sourire à la femme si mystérieuse, un sourire totalement absent dans ses autoportraits dans des miroirs ou vitrines de commerces. Le visage austère fait place ici à une nounou aimante.

    Documentaires, biographies, monographies, s’appuyant sur des témoignages contradictoires, ont donné en effet de Vivian Maier une image contrastée. Tantôt sinistre et névrosée, peu adaptée à éduquer des enfants, tantôt nounou adorée, ouverte sur le monde. « Claire et obscure » est le sous titre de la BD, comme le procédé pictural et photographique mais aussi comme les deux facettes de l’employée de maison. Les autrices privilégient ici l’image claire et plus que beaucoup d’autres ouvrages, placent la vie de la photographe dans le contexte politique des Etats Unis de son époque marqué par la ségrégation raciale. Lectrice boulimique de journaux, conservés maladivement dans ses chambres closes par un loquet qu’elle imposera à tous ses logeurs, Vivian Maier apparait comme une femme impliquée dans la société qui l’entoure, avec des valeurs humanistes indéniables. Spectatrice derrière son viseur mais spectatrice concernée par le monde qu’elle raconte dans ses clichés.

    Les premières pages de la Bd surprennent: une simple balade dans la nature avec les enfants dont elle a la garde. Un dessin limité en apparence à sa plus simple expression, comme fait pour s’adresser exclusivement à de jeunes lecteurs. Et puis peu à peu, par un enchainement discret mais efficace, sans ostentation, apparait la femme au chapeau et au Rolleiflex, son enfance difficile, sa visite en France au Champsaur d’où elle vient et où elle héritera, son goût pour l’éducation des enfants mais aussi ses névroses, ses obsessions.

    Des milliers de négatifs retrouvés ont été aujourd’hui développés et exploités partiellement. Ils nous permettent de deviner, mais pas de connaitre les photos que Vivian Maier a jugées bonnes au moment décisif. Penser, dire et montrer à sa place c’est l’énorme défi que John Maloof, le découvreur et « l’inventeur » de Vivian Maier doit aujourd’hui relever. Plus modeste est celui de Emilie Plateau et de Marzena Sowa qui, sans inventer, trempent les autoportraits de la photographe dans le révélateur pour en restituer une image crédible et profondément humaine.