UNE BD DOCUMENTAIRE LUDIQUE ET INSTRUCTIVE

  • Eric R. Libraire
    UNE BD DOCUMENTAIRE LUDIQUE ET INSTRUCTIVE

    Au commencement il y eut un documentaire sur France 2 « Histoires d’une Nation » de Françoise Davisse et Carl Aderhold. Quatre épisodes pour raconter la naissance de la nation française depuis 1870 « sous un jour différent, en y intégrant la participation des immigrés ». La Nation proclamée et revendiquée par la Révolution Française, n’existe pas réellement quand éclate la guerre de 1870. Clivée, scindée elle n’est en fait composée que d’étrangers, ceux-ci se définissant comme tous les individus ne faisant pas partie de la bourgeoisie dominante. Bretons, auvergnats, ouvriers sont ainsi des étrangers. La III ème République naissante sur les décombres d’un pays affaibli par ses divisions prend conscience de la nécessité d’une unité nationale. Commence ainsi le « Roman national », oeuvre fictive, faite pour agréger la nation, entité unie capable de lutter contre d’éventuels ennemis extérieurs. Nos ancêtres les Gaulois, l’école obligatoire pour tous, le Français contre les langues régionales, la Laïcité, se mettent en place et constituent encore aujourd’hui des socles de notre unité.

    « Q’est ce qu’être Français ?» devient ainsi un leitmotiv qui traverse le siècle et demi d’histoire nationale qui nous est narrée ici avec un prolongement tacite à cette question: « qui sont ceux que l’on va qualifier d’étrangers ? ». On découvre au fil du récit chronologique, raconté ici comme une histoire, que ces définitions de français et d’étrangers vont changer régulièrement selon les besoins de l’Etat. Nécessités ou non de main d’oeuvre, taux de natalité suffisant ou pas, vont guider les gouvernements successifs à encourager, ou pas ,la venue sur le territoire hexagonal de populations étrangères. Ainsi les conditions d’attribution de la nationalité française vont varier du « droit du sol » au « droit du sang », et inversement, le tout caché derrière un vernis idéologique opportuniste qui dissimule souvent des nécessités économiques.

    A la prise en considération économique et démographique de cette main d’oeuvre étrangère, s’ajoute un troisième facteur, politique et idéologique: la haine de l’immigré et son corollaire immédiat, le racisme. C’est le mythe de la France Eternelle inventé artificiellement à la fin du XIX ème siècle qui ressurgit utilement pour justifier le repli de la nation sur elle même. Elles s’accompagne parfois de fumeuses théories scientifiques faites pour justifier le racisme. Sébastien Vassant par des intermèdes instructifs, rappelle ces idéologies nauséeuses et leurs porte-paroles historiques.

    « L’ étranger », change lui aussi fréquemment. Fini le breton et Bécassine, c’est désormais l’allemand, honni, qui sert de point de départ au fondement du nationalisme, auquel succéderont le « macaroni, le « Polack", l'espagnol,
    l'arabe.

    A ce récit historique, le dessinateur ajoute quelques courts témoignages de personnalités ou d’anonymes, montre par des détails de la vie quotidienne que la France se construit chaque jour en amalgamant des idées et des individus différents. Il personnalise ainsi un récit global historique et lui donne une touche humaniste importante.

    Un quart de la population française actuelle trouve ses racines dans les pays étrangers, ce que la Bd précise utilement en citant nombre de personnalités de tous ordres d’origine étrangère de Marie Curie en passant par Yves Montand Georges Charpak ou Robert Badinter. Malgré cela, à chaque fait divers, à chaque élection, l’immigration devient un sujet majeur. La lecture plaisante de cet ouvrage didactique, rappelle pourtant combien ces flux migratoires sont souvent au départ désirés et encouragés avant de devenir encombrants quand l’économie n’en a plus besoin. On voudrait gérer la vie d’hommes et de femmes, comme des marchandises. Quitte parfois à ce cacher les yeux ou à laisser s’exercer la haine de ce qui n’est pas soi.

UNE ARTISTE A (RE)DECOUVRIR

  • Eric R. Libraire
    UNE ARTISTE A (RE)DECOUVRIR

    Suzanne Valadon, jeune fille arrivée avec sa mère du Limousin à la Butte Montmartre, fut dès l’âge de 15 ans un modèle inspirant pour Renoir, Puvis de Chavannes ou Toulouse Lautrec. Quelques années plus tard, elle devint la maman d’un peintre bientôt plus célèbre qu’elle, Maurice Utrillo. C’est souvent ainsi que l’on définit Suzanne Valadon. Modèle puis mère. Comme souvent l’histoire de l’art, masculinisée à outrance, a oublié l’artiste peintre importante de cette époque charnière de la fin du XIX ème siècle et du début du XX ème siècle. C’est Degas, artiste misogyne s’il en est, qui l’intronisa un jour en voyant ses dessins: « Désormais, vous êtes des nôtres » aurait il déclaré un jour à celle qu’il appelait « Terrible Maria », Suzanne étant le prénom fictif, choisi par Toulouse Lautrec. C’est bien d’abord le trait, noir et épais, qui définit en effet la peintre à ses débuts, un trait sûr qui délimitera plus tard les corps avec précision quand les couleurs seront posées sur des toiles.
    Elle qui rêva, jeune d’être artiste de cirque, écuyère, va faire du corps sa principale source d’inspiration et ce sont ces nues qui éblouissent, des nues débarrassés de regards masculins portés vers le désir, l’esthétisme de corps divinisés. Les nues de Suzanne Valadon sont réalistes, sans apprêts ni poses langoureuses. Les seins sont lourds, les hanches larges et ne cherchent pas l’exhibition ou la dissimulation. Les corps sont présents, c’est tout. Cette volonté de traduire la réalité brute on la retrouve dans ses magnifiques autoportraits, dont celui de la couverture du catalogue, reproduit comme un manifeste pictural: j’ai mon âge (65 ans), et je suis telle quelle, comme vous me voyez. A la manière de Rembrandt, Valadon, veut saisir le passage du temps. Ce précepte elle l’applique à elle même comme à ses modèles qui ne sont ni enlaidies, ni magnifiées mais aussi à ces portraits de commande sans complaisance et dont on se demande comment ils ont été reçus par leurs commanditaires. Elle peint aussi quelques nus masculins, là aussi sans « prescriptions culturelles », puisque c’est avec ces corps non dissimulés qu’elle vit depuis son arrivée à Paris.

    A contempler ces tableaux réunis on a le sentiment que Valadon, totalement autodidacte, fut une éponge à sa façon d’absorber les thèmes partagés par les artistes de sa génération mais aussi dans sa manière de poser les touches sur la toile. On retrouve Matisse et ses tissus et draperies, les aplats des nabis, les poses marmoréennes et les touches de Cézanne, l’absence de perspective, les rose et les traits noirs de Gauguin. Dire et écrire cela ne réduit pas le talent de Valadon qui n’agit pas comme une vulgaire copiste.

    On se dit qu’une nouvelle exposition reste à faire comme elle fut le cas avec celle consacrée à Picasso et aux Grands Maîtres, ou celle de Joan Mitchell et Monet, une exposition mettant en parallèle les oeuvres de Suzanne Valadon avec celles de ces contemporains.

    « Mon oeuvre? Elle est finie (…). Vous la verrez peut être un jour, si quelqu’un se soucie jamais de me rendre justice » avait elle déclaré à la fin de sa vie. Ce catalogue lui rend cette justice qu’elle espérait. Et qu’elle mérite.

Une formidable amitié

  • Eric R. Libraire
    Une formidable amitié

    Aucune couleur mais simplement du gris et du noir. Pas de dessins flamboyants mais un trait fin, minimaliste pour aller à l’essentiel. On ne fait pas dans l’exubérance quand on aborde le thème de la fin de vie car c’est bien de cela qu’il s’agit dans ce magnifique roman graphique de Juanungo, dessinateur argentin, auteur de Donjon Monsters, qui s’est inspiré de l’histoire de son père, réalisateur de film d’animation, comme l’est Nazareno, dit Neno, vieil acariâtre, dont les jours sont comptés. Allongé sur son lit, en pleine détresse, ce dernier décide comme par un juste retour des choses, de faire souffrir son nouvel infirmier, un jeune homme, tout juste engagé, à l’allure de grand benêt, « à la petite mèche molle », mais qui va prendre au fil des pages, une épaisseur rare.

    On le comprend de suite, nous sommes dans le domaine de l’émotion, celle qui conduit à considérer le gardien des nuits de Neno comme un « con » puis comme un homme indispensable aux dernières heures. Ils sont bien deux sur le chemin doux-amère de la vie à la mort. Un lutte pour vivre quelques heures encore, l’autre pour l’accompagner dans ce voyage ultime.
    Le jeune pataud, maladroit, se révèle au fil de l’avancement du récit un être riche d’empathie et même d’amour. Et les relations malade-soignant, fondées sur le mépris d’une part et la maladresse d’autre part, vont peu à peu se complexifier. Ce cheminement est magnifiquement décrit, étape par étape, qui fait passer la vieille « palourde » dont le renvoi est demandé par Néo, à un ultime « J’ai besoin de toi, fais pas le con ».

    Le trait simple mais magnifique de Juanungo évite et remplace les phrases lourdes et compatissantes. Un trait pour esquisser un sourire, des sourcils pour montrer la tendresse, des épaules tombantes pour exprimer le poids d’une mission, suffisent. Les corps disent beaucoup et ils racontent aussi, en toile de fond, les difficultés de l’environnement familial, professionnel, amical, à accompagner la fin de vie.

    Il semble toujours nécessaire de préciser pour ces ouvrages à la thématique plutôt sombre que cette Bd, comme beaucoup d’autres qui traitent de la vieillesse, de la fin de vie, ne sont en aucun manière mortifère. Juanungo traite en fait d’une amitié naissante, suivie pas à pas, d’autant plus forte que l’on sait qu’elle va s’achever dès que commencée. C’est doux comme deux mains qui se saisissent l’une de l’autre. Celle fripée, posée sur le drap d’un lit, d’un vieil intello acariâtre attendri et celle épaisse et lourde d’un jeune homme empoté mais d’une sensibilité rare. C’est doux comme une formidable Bd intense en émotions. C’est doux comme la vie qui se poursuit. Pour les autres.

Un bijou de roman choral

  • Eric R. Libraire
    Un bijou de roman choral

    C’est agréable un roman choral. C’est un peu comme un puzzle qu’il faut reconstruire. On prend des bouts de vie a priori sans lien les uns avec les autres. Des lieux éloignés. Des périodes distinctes. Et un romancier talentueux se saisit de ces morceaux, les colle, les rattache et vous donne à voir finalement une image, celle de vies recomposées, d’instants anodins devenus décisifs.

    Petite, l’existence des personnages de ce roman l’est en apparence. Agent immobilier, adolescente de quinze ans qui se dit enfin « mûre », allemande de l’Est un peu paumée à l’Ouest, enfant qui a pour rêve majeur d’intégrer le club Mickey, boulanger raciste et séducteur, toutes et tous n’ont rien de héros. Et pourtant. Pourtant, pour eux comme pour d’autres, il faut additionner les jours, les joies, les peines, certaines banales, d’autres plus exceptionnelles, additionner pour mener tant bien que mal leur existence. Ce sont des plages estivales qui vont être le point de départ de ces instants essentiels, quand la vie est faite de vacances, de rêveries, d’oisiveté.
    Au final, rien ne se passe comme prévu. Le hasard, la personnalité de chacun, les rencontres, bonnes et mauvaises, rendent toute projection improbable. Comme dans un bon polar Jean-Philippe Blondel exploite cette imprévisibilité pour nous emmener dans des contrées inconnues. On est admiratif devant la complexité et la construction d’un livre dont les chapitres s’emboîtent à la manière de poupées russes.

Truands et nostalgie

  • Eric R. Libraire
    Truands et nostalgie

    Le Grizzli, c’est lui, l’homme costaud à la large mâchoire virile et aux épaules de déménageur qui trône sur la couverture. Un dessin qui dit tout de ce tendre balèze, qui doit son nom, lui l’ancien boxeur, à sa pilosité abondante. Un tendre marqué années soixante par sa silhouette et sa cigarette au bec, qui rappelle les affiches de films de Becker, Audiard ou Melville. C’est de cet univers des malfrats que s’est inspiré Matz pour cet album. 64 pages qui nous ramènent plus d’un demi siècle en arrière, Il y a donc forcément de la nostalgie dans cette description finement ciselée par le dessin de Simon. On croit entendre Gabin discuter avec Blier dans des dialogues d’Audiard.
    Un régal de lecture !