Jean T.

http://www.lepaindesreves.fr/

Comme un empire dans un empire
par (Libraire)
25 août 2020

Avec des idées à gauche, Antoine est l’assistant parlementaire d’un député situé à gauche. Il participe au fonctionnement du système parlementaire avec loyauté et sans compter son temps. Il a le projet d’écrire un livre sur la Guerre d’Espagne. Assistant au désastre d’une manifestation de Gilets jaunes, il commence a douter de l’utilité et de l’efficacité de on travail.
L (on ne saura rien de plus de son prénom) est une jeune femme qui vit dans "deux espace-temps distincts qu’elle appelait le dedans et le dehors et qui étaient clairement séparés". Douée en informatique à défaut d’être douée en relations sociales et de pouvoir "y avoir une place", elle s’épanouit dans le dedans, un espace " libre, flou et immense" "qu’elle "dévalait du bout des doigts", "Là, au début des années 2000, elle avait rencontré les siens". Plus tard, à l’époque des Wikileaks, elle a fait partie de l’armée des Anonymous, participant à son niveau à des actions d’envergure contre la censure numérique. Elle aide les "les femmes aux murmures" celles qui l’appellent parce que leur compagnon les espionnent en ayant installé un "stalkerware" dans leur smartphone ou leur informatique. Elle les dépanne – sans gratification financière ou sociale - et peut aller jusqu’à pourrir la vie de leur mec. L vit avec Elias, un kacker supérieurement doué dont elle pense "que ce qu’il savait faire au-dedans le protégeait aussi au-dehors". Quand il est arrêté pour un vol de données dans le système d’une société spécialisée dans la protection en ligne, elle est perdue. Elle développe peu à peu une peur panique d’être surveillée et arrêtée à son tour, qu’ils viennent "pour elle, le visage masqué, avec leurs gants, et il y aurait du sang partout". Ayant rencontré Antoine dans une soirée, elle se réfugie chez lui et quand elle cède à la panique, Antoine l’emmène en Bretagne, dans la Vieille Ferme de Xavier qui l’accueille sans hésiter. Un endroit où Xavier a formé une communauté de gens inquiets de "l’urgence climatique, la fin du pétrole, la sortie du capitalisme" et qui veulent vivre autrement…
Alice Zeniter aborde une actualité récente avec des personnages attachants, dont les vies sont mêlées, et pourtant aussi engagés politiquement les uns que les autres. Elle traite de sujets préoccupants : le numérique, les cyber-attaques, le harcèlement en ligne des femmes, le fonctionnement politique, les Gilets jaunes et les travailleurs pauvres. Pour traiter dans un roman d’une actualité qui se déroule quasiment quand elle l’écrit, Elle ne manque pas de courage ! Au travers de ses personnages, tous militants à leur manière, elle pose la question des pratiques militantes et de l’engagement politique, de leur évolution dans notre monde en constante mutation. S’étant fortement documentée, elle met à notre portée des questions qui ne sont pas familières à tous ses lecteurs.
Dès les premières lignes, j’ai été frappé par la fluidité de l’écriture d’Alice Zeniter, sa manière de saisir l’attention du lecteur et de ne plus la lâcher (et ce n’était pas seulement à cause de livres très noirs et plutôt compliqués que je venais de quitter). Avec une thématique totalement contemporaine, elle nous offre un magnifique récit, brillant, dense, une lecture agréable et enrichissante. Avec un roman très éloigné de "Sombre dimanche" ou de "L’art de perdre", une fois de plus, elle fait preuve de son immense talent.

Les bons garçons
19,00
par (Libraire)
12 août 2020

Nous sommes à Rome en 1975, à la fin des vacances d’été. Il fait beau et chaud. Deux jeunes filles rencontrent trois garçons. Ils se donnent des rendez-vous dans des cafés. Ils écoutent de la musique. Elles tombent sous le charme de ces beaux garçons qui sont d’une classe bien supérieure à la leur. Deux filles à peine sorties de l’adolescence : Raffaella la plus dynamique, celle qui prend les décisions. Maria Grazia la sicilienne à la peau mate, plus timide. Toutes deux avaient "des envies de vie affranchie" et rêvaient de quitter leur faubourg. Trois garçons bien différents : Alberto, un beau jeune homme timide qui devenait "ténébreux" sous le soleil, "Bien élevé, poli" disaient de lui ses enseignants, avec une mère très attentive. Matteo qui, bien qu’ayant eu une bonne éducation dans le meilleur des lycées, "n’avait jamais su se tenir avec les filles". Gabriele, le vrai meneur fils de bonne et riche famille, parents très absents, qui "avait eu quelques errements" et des ennuis avec la police". Les garçons traînent dans les cafés, fument beaucoup, boivent pas mal, s’ennuient dans la journée en attendant la prochaine soirée. Ils flirtent avec les filles. Tout va bien jusqu’à ce qu’ils les invitent dans une grande et belle villa du Mont Circeo, près de la mer, au sud de Rome. Pour elles, il y avait la promesse d’une belle soirée. Mais tout dérape...
Quatre siècles avant J.-C., le Mont Circeo était encore une île. Une magicienne célèbre, Circé, y demeurait. Selon Homère, l’île possédait un port propice au mouillage. Ulysse et ses compagnons y échouent. Les marins trouvent la maison de Circé qui les accueille, les drogue et les transforme en cochons. Ulysse prévenu par Hermès ne boit pas la potion, menace Circé qui inverse la métamorphose des marins. Dans cette histoire, autant Ulysse est courageux et soucieux de ses compagnons, autant Circé se montre incivile, égoïste, intéressée par son seul plaisir. Dans le roman de Pierre Adrian, les garçons ne respectent pas les filles , ne se soucient pas de leur honneur ni de leur vertu, se comportent comme des pourceaux.
Finalement, ce roman très écrit, qui nous plonge dans la Rome des années 1970, est bien actuel. Des hommes – pas tous – se conduisent encore comme des porcs. Des jeunes issus du peuple ont l’espoir de sortir de leur condition en fréquentant d’autres jeunes issus de classes sociales supérieures. Les relations entre garçons et filles sont toujours aussi délicates au moment de l’adolescence. Les filles perdent encore la tête devant des beaux garçons qui confondent séduction et possession. La violence des garçons existe toujours...
Un roman bien noir qui débute comme une sympathique histoire nostalgique des années 70 et qui vire au drame bien horrible.

Sukkwan island

Éditions Gallmeister

21,60
par (Libraire)
12 août 2020

Pour changer de vie, pour fuir un passé pas vraiment reluisant, Jim a acheté une cabane dans une île isolée du sud de l'Alaska, Sukkwan Island. Il a décidé d’y passer une année avec Roy, son fils âgé de treize ans. Sur cette île éloignée de toute présence humaine, on peut imaginer que Jim s’y installe pour une année de survivalisme, un retour à la nature, une vie simple. Mais Jim est mal préparé à cette vie rude en autarcie, il est immature, torturé par des obsessions, imprévisible. Très vite, Roy doute de la réussite du projet de son père, "Cela semblait impossible. Tout semblait impossible aux yeux de Roy, ils étaient terriblement mal préparés." Toute la première partie du roman plante un décor qui va en se délitant, d’un inadaptation face à une nature qui ne fait aucun cadeau à l’imprévision, d’une relation père-fils qui s’inverse, d’un fils qui parle peu et observe beaucoup, se décourageant peu à peu jusqu’au choc terrible qui inaugure la deuxième partie du roman. Commence alors un voyage insensé, une folie désespérée, une plongée dans l’horreur, une série d’actes irraisonnés qui mènent à une issue fatale, obligée.
Ce sombre huis-clos se déroule en Alaska, au cœur de paysages grandioses, au milieu des lacs et des forêts, dans cette nature sublime, rêvée comme étant un lieu d’une pureté originelle, une sorte de paradis terrestre. Un endroit en contraste avec un drame absolu, une plongée dans une noire folie, une lente destruction, le dégoût ressenti à la lecture de certaines scènes décrites avec une précision clinique.
Dès les premières pages, David Vann construit un roman dont on pressent qu’il va mal se finir. Il nous captive, nous envoûte au point que nous suivrons les protagonistes jusqu’au terme de leur descente aux enfers.
Angoissant à souhait, vénéneux, puissant. Un grand roman noir américain.

Routiers
22,00
par (Libraire)
10 août 2020

En juillet 2019, pour le journal "La Croix", Jean-Claude Raspiengeas a publié des articles sur les routiers. Pour ce travail approfondi de journaliste, il est monté dans les cabines des quatre semi-remorques de Bruno, Pierre, Stivelle et Annick grâce à qui il a fait de nombreuses rencontres. Il a vécu leur vie e jour ou de nuit. Il les a écoutés parler du métier, de leur fierté et de leur plaisir de conduire, mais aussi et surtout, de la pénibilité du métier aujourd’hui déconsidéré, du mépris qu’on leur témoigne sur la route et dans les centres de logistique, de la pression du juste-à-temps, du pays dépendant du flux tendu , des travers de la mondialisation, de la progression du e-commerce.
Ces routiers qui étaient les capitaines de leurs camions, des sortes d’indépendants, sont devenus continuellement géolocalisables, fliqués par les tachymètres, les relevés gps, les assistances dont sont munis leurs camions "jusque dans les pneus (...), où des puces transmettent instantanément les variations de pression". Il explique que le e-commerce "agit comme un gigantesque aspirateur à camions qu’il recrache sur les routes, avec des chauffeurs cadenassés par l’impératif de l’urgence. (...) aucun retard n’est toléré." Et alors qu’eux sont très contrôlés, les nombreuses flottes de VUL (véhicule utilitaire léger), conduits par des chauffeurs des pays de l’est, ne le sont pas. Ces chauffeurs travaillent dans des conditions indécentes, sont mal payés, partent longtemps, passent es jours et des week-ends dans des parkings, et que ceci durera "tant que notre satisfaction aveugle ne sera pas remise en cause par notre conscience et nos comportements."
Le métier reste risqué, même si des progrès ont été faits au niveau de la sécurité des camions, laquelle profite sans doute plus au matériel qu’aux chauffeurs, car, signale Huguette, une des rares routières, "dans un virage en épingle, avec nos trois essieux, la semi qui vit sa vie, nous tire en arrière".
On se rappelle, et il en fait le récit, cette époque où tous les soirs, Max Meynier et "les routiers sont sympas" occupaient l’antenne de RTL Une époque où les mots de convivialité, entraide, solidarité, autonomie, liberté définissaient le métier. Maintenant, qui s’attarde dans un restaurant routier ? Qui s’arrête aider le chauffeur dont le camion vient de crever un pneu ? Qui décide de la route à prendre . ? Les chauffeurs soumis à l’impératif de respecter un timing sont devenus individualistes
Jean-Claude Raspiengeas a réservé des chapitres aux courses de camions, aux restaurants routiers dont très peu restent ouverts 24 h/24, la réduction de la consommation et de la pollution des camions, "Comment parvenir à convaincre les automobilistes que leur voiture, qu’ils occupent seuls la plupart du temps, consomme plus – et pollue plus – qu’un poids lourd ? Qui le sait ? Qui le dit ? Et surtout qui en tire les conséquences ?", l’avenir technique des camions (trains de camions, conduite autonome…).
Nous, consommateurs, sommes prompts à conspuer les routiers qui encombrent "nos" routes, polluent nos villes, forment des bouchons sur les périphériques. Eux nous rétorquent que "les consommateurs qui réclament tout de nous ignorent la réalité de notre métier. Nous sommes victimes de la schizophrénie générale. Dans la même personne, le citoyen refuse ce que le consommateur exige, et sans délai… Il dénonce la pollution mais ne mégote pas sur les commandes et réclame d’être livré au plus vite. Et l’e-commerce, avec ses livraisons gratuites, contribue à nous effacer du paysage."
Cette schizophrénie est d’autant plus étonnante que, signale Raspiengeas, la crise du COVID-19 a révélé notre extrême dépendance du transport routier qui effectue 88 % du transport de marchandises… "En réalité, les poids lourds condensent les maux de l’époque. Inconscience et inconséquence."
On notera que l’ouvrage a bénéficié d’un édition soignée, avec des photos (lisibles aussi dans l’édition électronique), des encarts sur le magazine "Les routiers", sur le le mythe Berliet, une bibliographie conséquente.
Un livre des plus intéressants, un travail journalistique sérieux, une enquête sociologique, une écriture dynamique qui rend la lecture toujours attractive. Bref, une réussite qui amènera le lecteur à "voir" les routiers, à les considérer autrement que comme "les soutiers de la mondialisation". Une lecture indispensable.

Dans la lande immobile
17,80
par (Libraire)
4 août 2020

Bill, un chauffeur de bus est fasciné par l’archéologie. Cet été là, pendant les vacances, il décide qu’avec sa femme et sa fille, la famille participera à un stage d’archéologie expérimentale avec un professeur d’université et trois de ses étudiants. Fervent nationaliste, il compte savoir comment vivaient les Anglais à l’âge de fer dans le comté de Northumberland, dans le nord de l’Angleterre, en vivant comme eux sur un site archéologique, parmi des tourbières marécageuses qui pouvaient "vous retenir, vous aspirer, il me l’avait répété, hein, que c’était très dur de s’en extraire.une tourbière humide."
Le père a une conception machiste de la vie et ce retour à une vie primitive lui convient tout à fait, où les hommes partent dans la lande pour discuter, pêcher ou chasser pendant que les femmes restent au camp faire la cuisine et attendre leur retour. C’est un autodidacte, parler avec le professeur le passionne et le valorise.
Au contact des étudiants, et surtout de Molly, la seule fille du groupe, Silvie découvre une autre manière de vivre, plus libre, qui n’oblige pas à ce que son père sache tout. Molly voit bien que l’homme est autoritaire et violent avec sa fille et son épouse, elle cherche à en savoir plus pour l’aider à prendre sa liberté d’être. Mais Silvie a l’habitude de lui obéir et se tait. Après que les hommes ont construit un "Mur Fantôme", en fait "une clôture en treillis avec des têtes de lapin sur les piquets" et passé la nuit à jouer "une cérémonie pour la mort animale, pour ceux que nous avions tués délibérément", cédant à l’appel du lieu au retour à la vie primitive, ils ont l’idée de jouer un sacrifice humain. Le récit devient alors dramatique…
Le camp est raconté par Silvie qui se révèle être une adolescente observatrice, fine, réfléchie. Son récit fait alterner des moments de violence retenue, prête à exploser et à virer au drame et des moments d’émancipation, volés à l’inquisition paternelle, en compagnie de Molly qui lui affirme "ton père n’est pas Dieu, il ne peut pas te faire ce qui lui chante".
Un roman bref qui se déroule en un lieu unique, des différences sociales mises en évidence, un peu de survivalisme, beaucoup de sexisme, une bonne dose d’angoisse, une nature qui est un élément important... Ce beau récit est prenant.