Un homo dans la cité
EAN13
9782702140147
ISBN
978-2-7021-4014-7
Éditeur
Calmann-Lévy
Date de publication
Collection
DOCUMENTS, ACTU
Nombre de pages
138
Dimensions
21 x 14 x 1 cm
Poids
185 g
Langue
français
Code dewey
306.766
Fiches UNIMARC
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Chapitre premier

Le secret et la honte

J'ai grandi caché dans mon secret. Longtemps je me suis blotti en lui comme s'il me protégeait d'une menace indistincte. Il a fini par faire partie de moi. J'ignorais de quelle tare je souffrais, je savais seulement qu'il me fallait la cacher à mes parents, à mes frères, à mes sœurs et, en somme, au monde entier. Enfant, j'avais déjà compris que je n'étais pas tout à fait comme les autres : une petite différence qui s'accompagnait d'une grande honte. Je vivais en exil intérieur. Du plus loin que je me souvienne, j'ai eu à la fois honte et peur de cette part de moi, la part maudite, jusqu'à ce que je me rende compte qu'un poison me rongeait. Intuitivement, il me venait des mots comme « interdit » ou « haram » (« péché », en arabe), mais le vrai nom de ce venin, l'homosexualité, je n'en avais aucune idée. J'ignorais même son existence.

Jusqu'à l'âge de 14 ans, j'ai vécu dans une cité minière, La Chana, à la périphérie de Saint-Étienne, ma ville natale. Heureusement, la verdure et les fermes à proximité adoucissaient ce décor de briques grises. La majorité des habitants étaient originaires du Maghreb, Algériens ou Marocains, comme ma famille. Je ne me souviens pas qu'il y ait eu une famille française parmi nous.

Quand elle eut une quinzaine d'années, ma mère fut mariée une première fois ; de cette union naquit un garçon, qui allait mourir de la rougeole à 6 mois. Séparée de son premier époux, elle fut remariée à mon père, qui lui-même était divorcé et déjà père d'un garçon, Hamed. Après leur mariage, dans les années soixante, ils ont quitté le Maroc pour Saint-Étienne, où mon père était mineur de fond, comme la plupart des hommes de la cité.

C'est seulement après avoir émigré que ma mère apprit en même temps l'existence de mon demi-frère et qu'il allait venir vivre chez elle. Ce mensonge de mon père n'a pas facilité ses relations avec ce fils imposé. En plus de lui, nous sommes sept enfants : trois garçons : Lahcène, Driss et moi, et quatre filles : Fadila, Fatima, Aïcha et Sadia. Je suis l'aîné de la fratrie. Ma mère, qui est dotée d'un cœur d'or, dit souvent qu'elle a finalement élevé Hamed, mon demi-frère, comme son fils. Mais je reste son aîné et sans doute une consolation du premier fils qu'elle a perdu avant d'épouser mon père. Elle ne m'a parlé de ce bébé que lorsque j'ai atteint l'adolescence. J'ai le sentiment qu'elle s'en veut toujours de son décès, comme si elle n'avait pas bien pris soin de lui, alors qu'elle n'avait que 15 ans ! J'ai aussi le sentiment qu'elle a fait une sorte de transfert sur moi. J'ai remplacé l'enfant mort.

Pendant mon enfance et mon adolescence, l'homosexualité n'évoquait rien pour moi. C'était une abstraction. Comment aurais-je pu imaginer qu'un garçon puisse être attiré par d'autres garçons ? Même si mon corps et ma sensibilité me disaient le contraire, je ne les écoutais pas : puisque la normalité exige que le masculin soit attiré par le féminin, et puisque ce n'était pas mon cas, j'en concluais que je souffrais d'une mystérieuse maladie. Même s'il y avait eu autour de moi ne serait-ce qu'un professeur ou un ami auquel confier mon trouble, je n'aurais jamais osé en parler. Et il n'y avait personne.

Il faut dire que ma situation familiale était en elle-même une suite d'obstacles : être le fils aîné dans une famille musulmane, d'origine marocaine et ce, même si mes parents étaient modérément pratiquants, vous oblige à plier sous le poids des traditions. Les « valeurs » de notre religion m'enfermaient dans un carcan invisible mais solide. En outre, ni l'environnement provincial de Saint-Étienne ni celui des cités de la banlieue parisienne dans lesquelles j'habiterais plus tard n'étaient propices à un épanouissement sexuel hors norme.

Je suis né en 1963, j'ai donc eu 20 ans au milieu des années quatre-vingt et je sais aujourd'hui qu'à l'époque la problématique de l'homosexualité était largement abordée dans les médias, ne serait-ce que par le biais du sida... Par quel mystère suis-je resté dans l'ignorance d'un sujet qui me concernait pourtant au premier chef ?

Je me revois dans la cour de l'école communale Villars à Saint-Étienne, j'entendais dans la cour de récréation les élèves se traiter de « pédé ». C'était une insulte, pour moi. Une simple insulte, rien de plus, que j'utilisais à mon tour sans penser à mal, pour être comme les autres. Mais, justement, je pressentais déjà que je n'étais pas tout à fait comme les autres...

Je n'ai pas beaucoup de souvenirs d'enfance avec mon père ; je garde de lui l'image d'une figure absente. Parfois, j'ai même l'impression d'avoir grandi sans père. Il semblait considérer que sa fonction se limitait à faire des enfants, pas nécessairement à assurer leur éducation ou à leur apporter sa tendresse.

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