MA VIE ET L'INVISIBLE
EAN13
9782845922198
ISBN
978-2-84592-219-8
Éditeur
PRESSES CHATELE
Date de publication
Collection
TEMOIGNAGE, DOC
Nombre de pages
284
Dimensions
22 x 14 x 0 cm
Poids
394 g
Langue
français
Code dewey
133
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Indisponible

DU MÊME AUTEUR

Fille des étoiles, J'ai Lu, 1999.

Pour en finir avec Madame Irma, Calmann-Lévy, 1990.

Ce livre contenant de nombreuses anecdotes authentiques, certains détails biographiques ont été volontairement modifiés pour préserver l'anonymat de chacun.

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eISBN 978-2-8459-2505-2

Copyright © Presses du Châtelet, 2007.

À toutes celles et ceux qui,
jour après jour, m'ont soutenue
et aidée dans mon combat
en le partageant avec moi.

1.

Tout est normal, rien n'est normal

Je crois que je ne comprendrai jamais ce qui s'est passé dans ma famille. Quand je reviens sur mon enfance, tout est étrange, tout est enveloppé de mystère. Et tout est terrifiant.

Ma mère, avant de me mettre au monde, avait vécu pendant près de vingt ans dans le Tout-Paris intellectuel et littéraire. Elle avait été l'assistante de personnalités comme Jean Duché, auteur et éditorialiste au magazine Elle, mais aussi celle de l'homme de théâtre et académicien André Roussin, ou encore du metteur en scène et comédien Louis Ducreux. Elle-même avait cultivé au début des années cinquante l'ambition de devenir comédienne en entrant au célèbre centre d'art dramatique de la rue Blanche, dans la même promotion qu'Annie Girardot. Son milieu professionnel était finalement devenu l'univers de l'édition et de la radio. Par ailleurs, elle avait épousé mon père en 1958 à l'âge de trente et un ans – autrement dit, alors qu'elle pouvait déjà être considérée comme une « vieille fille », selon les critères de l'époque, quand les femmes de vingt-cinq ans toujours célibataires « fêtaient sainte Catherine » en espérant trouver rapidement un conjoint.

Pourquoi, après ce mariage tardif, avoir patienté sept ans pour mettre au monde un enfant unique ? Là encore, mystère... Il semble que des problèmes de stérilité ne soient pas en cause. Elle avait donc trente-sept ans quand je suis née. L'accouchement et ses suites, selon les propres dires de ma mère, auraient été « une tragédie ». Mais surtout l'épisode représentait pour elle une rupture radicale avec son passé récent. Soudain, il ne fut plus du tout question dans sa vie de culture, ni de théâtre ni de radio. En même temps qu'elle me mettait au monde, elle choisissait de faire une croix définitive sur son passé professionnel. L'existence dans laquelle elle entrait était à l'opposé de tout ce qu'elle avait connu. Elle allait devenir une femme au foyer enfermée à plein temps dans l'espace étroit d'un tranquille trois pièces de banlieue ouest, attelée à des journées dépourvues d'intérêt à ses yeux – les courses, le ménage, la « petite » à accompagner à l'école, une vie conjugale sans plaisir ni relief. Jamais elle ne croisa plus – ne fût-ce qu'une fois – un seul visage appartenant à cet univers dans lequel elle avait pourtant vécu tant d'années.

Ma mère ne parlait jamais de son passé. J'apprenais parfois, au détour d'une conversation, que Serge Gainsbourg était timide et fumait dès le matin, ou que Michel Simon adorait les animaux, mais, en dehors de ces rapides incursions dans une histoire qui semblait ne plus lui appartenir, je n'ai jamais rien su des vraies raisons qui la poussèrent à tout quitter. J'ignore si elle avait jamais été heureuse avant ma naissance ; mais je sais que je ne l'ai connue, pour ma part, qu'incapable d'une émotion sincère. Si je voulais évaluer son degré d'accomplissement personnel en employant la méthode utilisée par les éthologues pour juger du bien-être des animaux dans les parcs zoologiques, je conclurais que ma mère devait être une femme infiniment malheureuse. Tel le jaguar fait pour courir et prisonnier d'un enclos, ou encore le chimpanzé, animal social par excellence, reclus dans l'isolement d'un cachot... Car, dans la nouvelle vie qu'elle s'était choisie, que pouvait-elle faire de son exquise politesse, de son français soutenu, de son orthographe irréprochable et de sa distinction ? Plus rien. C'est ainsi que se déroulaient des scènes tragi-comiques comme celle dont je fus témoin le jour où, bigoudis sur la tête, elle ouvrit la porte à des réparateurs d'ascenseur. De minute en minute, leur étonnement ne cessait de croître. Je les voyais s'interroger sur cette dame charmante, mais ô combien bizarre, enveloppée dans une modeste robe de chambre, qui les accueillait comme des ministres, et minaudait en évoluant dans ses chaussons comme s'ils avaient été d'élégants escarpins...

Je me suis longtemps demandé quelle vilaine fée avait pu se pencher sur mon berceau, et me jeter cette malédiction qui consistait à faire de moi un bébé chargé d'une si lourde dette. Comment aurais-je pu rendre heureuse une mère qui avait décidé d'organiser son malheur en sacrifiant vraiment tout pour m'éduquer ? Sacrifice que mon père se chargea d'ailleurs, tout au long de mon enfance, de me rappeler à chaque dispute. Puisque ma mère avait abandonné un travail passionnant et rémunérateur pour se consacrer à ma seule éducation, puisqu'elle avait fait son deuil de Paris, du théâtre et des livres, alors je lui devais une reconnaissance éternelle – une gratitude qu'il me vint assez tard l'idée d'oser contester. En somme, on me demandait de me montrer à la hauteur d'un choix accompli sans me consulter.

Mais je ne puis m'empêcher de relever ici un fait dont la coloration est pour le moins curieuse, étant donné la destinée qui serait la mienne. En 1963, l'année même où je fus conçue, a été créée à Paris une pièce de théâtre signée André Roussin – auteur dont maman devait encore probablement être la secrétaire particulière, à l'époque. Le titre de cette comédie dramatique n'est autre que La Voyante. Et l'œuvre, extrêmement documentée, a pour sujet les efforts déployés par une femme pour tenter de faire reconnaître par la science la réalité des phénomènes paranormaux, combat qui deviendrait le mien une petite trentaine d'années plus tard... De cette pièce de théâtre, je n'ai découvert l'existence qu'il y a un peu plus d'un an.

En 1964, le mariage de mes parents avait déjà six ans, et il présentait un caractère bien mystérieux. Installée depuis peu à Paris, ma mère, qui était issue de la petite bourgeoisie havraise, avait choisi de convoler avec un jeune voisin originaire d'une famille d'immigrés italiens, des artisans bottiers. Ce garçon était venu effectuer des travaux dans la chambre qu'elle partageait avec sa sœur. Ma mère avait un physique assez austère, tandis que sa sœur – ma tante adorée – exerçait une puissante fascination sur les hommes.

— C'est toi qui me plais, dit l'ouvrier à maman.

L'affaire ne tarda pas à être conclue. Les deux familles, dont les maisons n'étaient séparées que par une simple rue, ne devaient jamais se fréquenter ; et mon père lui-même cessa de voir ses parents.

Il disait admirer ma mère. Il avait joué les troubadours pour la séduire.

— Elle m'a épousé alors que je travaillais en usine, répétait-il.

J'ai de lui le souvenir d'un homme désireux d'échapper à sa condition, soucieux également de se cultiver en autodidacte, et surtout de réussir. Au moment de ma naissance, il était devenu représentant dans l'industrie. Il fut ensuite promu directeur commercial dans une PME. Possédait-il de réels mérites, ou avait-il habilement surfé sur la vague des Trente Glorieuses ? Je ne saurais le dire, d'autant qu'il était toujours difficile, avec mon père, de démêler le vrai du faux. Il s'intéressa à la graphologie. Il se mit à écrire des romans dont l'un, publié à compte d'auteur – étrange, quand on vit avec une femme qui a fréquenté l'élite littéraire de la capitale ! –, raconte l'histoire d'un modeste fils d'immigrés italiens qui tombe amoureux d'une jeune châtelaine. Mais je me rappelle aussi combien il était agressif, procédurier, perpétuellement en conflit avec ses employeurs, et tyrannique jusque sous son propre toit.

Je dois dire que la vie à la maison n'était pas des plus facile. Mes parents, qui poursuivaient des rêves de grandeu...

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