Yv

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Je lis, je lis, je lis, depuis longtemps. De tout, mais essentiellement des romans. Pas très original, mais peu de lectures "médiatiques". Mon vrai plaisir est de découvrir des auteurs et/ou des éditeurs peu connus et qui valent le coup.

Une enquête de Rebecka Martinsson, Horreur boréale (Une enquête de Rebecka Matinsson)
par
21 mars 2011

Ça tarde à démarrer, les personnages sont à peine crédibles, notamment Rebecka Martinsson, et l'intrigue traîne en longueur. Il faut attendre une bonne moitié du livre pour qu'il devienne enfin intéressant et que le suspense monte. Bon, la policière, enceinte jusqu'aux yeux, aidée d'un collègue aux moustaches de morse, je peux y croire ; le substitut du procureur, irascible, en colère perpétuelle de se retrouver dans ce trou de Laponie alors qu'une telle intelligence doublée d'un tel charisme pourrait faire de lui un procureur très en vue dans la capitale, je veux bien aussi, bien que je sente poindre une légère caricature ; mais l'avocate fiscaliste, limite anorexique qui trouve des forces surhumaines pour affronter ses propres démons internes et externes et ceux de l'église de la Force originelle et qui dans le même temps doit s'occuper de deux fillettes, elle qui peut à peine s'assumer, là, je n'adhère plus. Pas crédible, même pour un roman policier dans lequel, on sait bien qu'on risque de trouver des situations exagérées, voire totalement fantaisistes. Mais le propre des polars nordiques, c'est justement de confronter ce genre à une réalité tangible ; là, Mlle Martinsson n'est pas réelle !

A part ça, et bien, on retrouve, les joies du climat frisquet -enfin, totalement glacial- de la Laponie, les paysages de neige, de glace, les voitures qui ne veulent pas démarrer, les motoneiges, ... On découvre aussi une description des églises dites libres de Suède qui fait froid dans le dos et qui n'incite pas vraiment à la gaudriole. Mieux vaut les éviter que d'affronter leur courroux. "Comme dans tout pays protestant, l'Église officielle (qui vient seulement d'être séparée de l'État) se double d'une foule de confessions indépendantes (dites "Églises libres") souvent beaucoup plus critiques envers elles que les agnostiques." (note du traducteur, Philippe Bouquet en bas de la page 26). Le contexte de la toute puissance de ces très fortes et très implantées églises libres est très intéressant. Il est bien rendu et crée un climat de tension palpable. Je pourrais dire qu'il rafraîchit le climat, mais vues les températures du pays, ce n'est guère possible. Néanmoins, c'est pour moi le bon point du bouquin.

Pour finir, si je mets dans la balance mes réserves et mes bons points, je ne pèse, en sortant de ce livre pas vraiment plus lourd qu'en y entrant. Concrètement : Pas mal, mais peut mieux faire !

La mort muette
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17 mars 2011

Berlin, fin février/début mars 1930, Betty Winter actrice du cinéma muet qui tourne son premier film parlant meurt accidentellement de la chute d'un projecteur. Du moins, c'est la thèse du départ. Puis, une autre actrice, elle-même en début de tournage d'un film parlant disparaît. Gereon Rath, commissaire est sur l'enquête, jusqu'à ce que celle-ci ait du retentissement, car à ce moment-là, son supérieur le débarque pour reprendre le flambeau. Mais Gereon a de l'avance, ce qui ne plaît pas à tout le monde.

Revoilà donc Gereon Rath de retour. J'avais aimé sa première aventure, Le poisson mouillé, dans le Berlin de l'année 1929, qui appelait une suite. J'ai beaucoup aimé cette mort muette qui n'est pas le dernier puisqu'une troisième enquête est écrite et en cours de traduction. Gros livre (667 pages !) qui ne lasse jamais. Cependant, je débute par ma retenue qui vient du contexte : on le sent bien présent, mais l'auteur y fait référence à doses homéopathiques. En 1930, à Berlin, les communiste et les nazis s'affrontent assez violemment dans les rues, la police est sur les dents pour tenter d'endiguer la violence pendant les manifestations des bruns ou des rouges. J'aurais aimé que l'auteur, qui est historien, nous restitue cet arrière plan beaucoup plus fortement. Les policiers Rath et ses collègues ne prennent aucune position, enfin, pas clairement. On sait à peine, on devine plutôt ce qu'ils pensent sans vraiment que ce soit net. On ne peut que supposer, aisément certes, que Gereon Rath n'est pas nazi, dans ce qu'il fait comme allusions, dans le jazz qu'il écoute (musique interdite par les nazis) et dans le fait qu'il roule dans une Buick (voiture états-unienne), ce qui à l'époque, n'est pas forcément bien vu des futurs gouvernants de l'Allemagne. C'est un peu comme si les policiers vivaient hors les événements qui commençaient à secouer le pays. Mais peut-être à l'époque ces événements étaient-ils ressentis comme ayant peu d'importance, on est encore à trois ans de l'arrivée au pouvoir d'Hitler ? Par contre, une autre partie de ce que j'appelle le contexte est bien restituée : le passage du cinéma muet au cinéma parlant ! Les tenants de l'un s'opposent à ceux qui défendent l'autre. Les défenseurs du muet pensent que leur cinéma est le seul qui soit artistique et que le parlant signe la mort du cinéma. Les autres pensent a contrario que le parlant est l'avenir. Avenir qui leur donnera raison, mais en 1930, rien n'est encore sûr, ce que rend bien Volker Kutscher.

Venons-en maintenant aux autres bons points : l'enquête est prenante, les personnages suffisamment complexes pour qu'on ait envie d'en savoir un peu plus sur eux. Gereon Rath en particulier, qui oscille entre la règle et des méthodes moins scrupuleuses. Il n'hésite pas à demander des services à Johann Marlow, le chef de la pègre berlinoise, qui les lui rend bien volontiers, ne lui demandant encore rien en retour, pour le moment ; une sorte de contrat secret les lie l'un et l'autre. Rath n'hésite pas non plus à frayer avec la presse, à faire des enquêtes "off" pour le compte de personnes influentes. Tout ce qui est bon pour influencer sa carrière, il le prend. Parce qu'il ne pense qu'à cela Gereon. A sa carrière. A son avancement. Sauf lorsque Charlotte réapparaît dans sa vie : là, ses pensées se divisent. C'est ce qui le rend humain, cette ambition, cette envie qu'on parle de lui. Il n'est pas un pauvre flic, désabusé qui ne pense plus qu'à arrêter les "méchants". Ce qu'il veut lui, c'est bien sûr arrêter les meurtriers et que ça se sache. Il veut donc travailler sur des affaires dont on parle et qui peuvent lui rapporter.

Troisième aventure de Gereon Rath : Goldstein, à paraître. Je prends !

Gros mercis à la librairie Dialogue, pour m'avoir permis cette avant-première

Du pur amour et du saut à l'élastique, roman
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14 mars 2011

Attention, ce roman est drôle et gentiment intelligent. Gentiment intelligent, parce qu'il est truffé de citations philosophiques, de réflexions qui le sont tout autant et de situations qui donnent matière à penser, sans pour autant être un manuel de philosophie. Drôle parce que Frédéric Pagès se moque des puissants, des intellectuels qui se prennent au sérieux, "ces imposteurs, brasseurs de vent et marchands de prétendus "concepts", qui sont à la philosophie ce que Julio Iglesias est à la chanson" (p.130), de "cette haute société bien nourrie" qui vient dans les vernissages pour "s'empiffrer et entasser dans ses assiettes le plus de victuailles possible" (p.16).

Drôle aussi parce qu'il crée des personnages et des situations auxquels on ne s'attend pas.

Venons-en maintenant au titre quelque peu énigmatique qui pourrait se retranscrire de la manière suivante : comment en ne cherchant même pas le pur amour, mais en craignant de le perdre, on peut se retrouver à faire un saut à l'élastique du haut d'un pont. Tout un programme !

C'est aussi, même pas déguisée, une critique de ceux qui veulent laisser la philosophie comme un pré carré aux seuls philosophes, à la seule élite capable de l'entendre. L'auteur prouve -c'est sûr puisqu'il l'a écrit !- que tout le monde philosophe, du moindre quidam à l'agrégé de philosophie, même si Max "n'est pas loin de penser que, si on n'a pas son agrégation à cinquante ans, on a raté sa vie." (p.26)

Plein de références à l'actualité, aux anecdotes plutôt qu'aux grands faits, le livre nous fait sourire -voire rire- tout du long. Max aura énormément de mal à poursuivre sa réflexion personnelle, tant les rencontres -de femmes surtout- le perturbent. Ah Bintou, la sublime Bintou ! "... sublime ? Quelle erreur conceptuelle ! Cette fille est sexy, je veux bien le croire mais sublime, non ! La contemplation d'une bombe sexuelle ne peut pas ouvrir sur l'Infini, mais seulement sur la fornication. Or le sublime est contradictoire avec toute idée de consommation." (p.168)

J'ai aimé ce roman écrit par Frédéric Pagès, journaliste au Canard Enchaîné, connu aussi comme le créateur du désormais célèbre et vivant philosophe, cité par les plus grands (?), Jean-Baptiste Botul. D'ailleurs, l'un des brefs personnages du roman se nomme Tonio Botul et l'une des citations mises en exergue à chaque chapitre est de J-B Botul. Botul dont l'oeuvre contient des titres tels que La Métaphysique du mou, Landru, précurseur du féminisme, entre autres.

L'homme qui aimait les chiens, Traduit de l'espagnol (Cuba) par René Solis et Elena Zayas

Traduit de l'espagnol (Cuba) par René Solis et Elena Zayas

Anne-Marie Métailié

24,50
par
14 mars 2011

Voilà donc ce gros roman (671 pages, en comptant les remerciements, importants) ! Celui qui m'a empêché de lire et donc de chroniquer d'autres livres pendant une bonne semaine (j'avais un peu d'avance et donc vous n'avez pas été privé des mes billets. Ouf !) Le lecteur qui, comme moi, se dit que sur une telle quantité de pages, il peut en passer quelques unes voire plusieurs, pour avancer plus vite se trompe. Ce roman est tellement dense, que chaque mot compte et que même si l'on a envie d'aller vite, Leonardo Padura, par je ne sais quel prodige, nous oblige à le lire mot à mot.

Construit en chapitres parallèles, qui parfois s'entrecroisent cependant -un comble pour des parallèles !), Leonardo Padura raconte la vie de Léon Trotski, depuis le début de son exil jusqu'à sa mort, celle de Ramon Mercader, son assassin, et celle d'Ivan.

Le plongeon dans la vie de Lev Davidovitch (Trotski) est historique. Formidablement documenté, Padura narre en détails ce qu'a été l'exil de Trotski, d'abord en Turquie, puis en France, puis en Norvège pour finir au Mexique, recueilli par Frida Kahlo et son mari Diego Rivera. Trotski, sans jamais douter du bien-fondé de sa pensée, de son opposition à Staline, malgré le sort qui lui est réservé, se retrouve souvent en situations délicates. Il souffre, il se pose des questions dues à son isolement, sur sa vie, sur ce qu'il fait endurer aux siens. Parallèllement, Padura raconte aussi l'embrigadement, le lavage de cerveau qu'a subi Ramon Mercader, jeune Espagnol communiste pour devenir le futur assassin de Trotski. Très romancé, puisque très peu de choses sont connues sur ce Mercader, l'écrivain nous livre une version très crédible des assurances et des doutes du jeune homme. Sa transformation est quasi totale, rapide et impressionnante. Il ne vit que pour LA tâche qu'on lui promet : assassiner le renégat.

Et puis, Leonardo Padura invente Ivan, le vétérinaire raté, l'écrivain cubain frustré qui rencontre Jaime Lopez (ou Ramon Mercader ?) sur une plage de Cuba dans les années 70. Ce personnage fictif est là pour nous montrer ce qu'était Cuba dans ces années-là : avant 1989 et la chute du mur de Berlin, très peu de nouvelles passaient à La Havane et sûrement pas celles concernant une éventuelle opposition à l'URSS ; les Cubains ne savaient rien non plus des crimes de Staline avant cette date. Alors, Trotski, vous pensez bien qu'ils ne savaient pas qui il était. On s'étonne tout au long du livre de l'aveuglement total des dirigeants soviétiques et de tous les autres dirigeants sur les crimes perpétrés par Staline. Comment les hommes ont-ils pu fermer les yeux sur tant de meurtres, de folie, sur une telle terreur ? Comment certains ont-ils pu rester fidèles au communisme russe même après avoir connu ces horreurs ?

J'aurais tellement à dire et à citer de ce roman que je crains d'être trop long. Encore un excellent bon point pour vous donner envie : bien que l'on sache la fin, puisqu'elle est historique, Leonardo Padura trouve le moyen de créer un suspense terrible dans les 100 pages qui précèdent l'assassinat de Lev Davidovitch par Ramon Mercader. Comme dans un roman policier (que Padura écrit aussi d'ailleurs ; lisez son très bon Les brumes du passé), on lit ces pages en tremblant (comme Mercader dans les dernières minutes craignant de subir "le souffle de Trotski"), avide d'arriver au geste fatal. Quel talent !

Passagers de l'archipel
par
14 mars 2011

Dans tout le livre d'Anne-Catherine Blanc, l'écriture est très travaillée, très belle. J'ai résisté -difficilement- à citer beaucoup de passages qui sont absolument magnifiques de justesse et de poésie, mais mon article aurait été trop long. Les descriptions de lieux, de personnages, de situations sont très réalistes. Les histoires sont fortes, elles oscillent entre tradition et modernité dans une sorte d'intemporalité. Les trois premières nouvelles, au moins Poerava et Raerae sont tristes, noires. C'est un constat douloureux de la vie des personnages. On sent qu'A-C Blanc a mis une sorte de distance pour mieux rapporter leurs déboires et leurs malheurs. Mais, dans le même temps, elle comme nous avons énormément d'empathie, de sympathie et d'affection pour eux. Elle les rend attachants, malgré ou grâce à leurs blessures. Les trois dernières nouvelles sont drôles, plus légères et permettent au lecteur de finir sur un grand sourire.

J'avais beaucoup aimé L'astronome aveugle et Moana Blues de Anne-Catherine Blanc, tous deux très différents l'un de l'autre. Encore une fois, l'auteure change de registre, sans perdre pour autant toute la qualité de son travail et de son écriture.

Parfois, je m'emporte et je m'enthousiasme. Là, c'est à tête reposée que je vous dis que pour moi, très franchement et très sincèrement Anne-Catherine Blanc fait partie des plus belles plumes que j'ai lues ces dernières années.