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Marée noire
21,30
par
13 mars 2011

Attica Locke. Marée Noire.


Attica Locke est un auteur dont il faut retenir le nom. Scénariste pour la télévision et le cinéma, elle s'affirme, dès son premier roman, comme un écrivain de talent. Elle sait parfaitement construire une intrigue et créer des personnages forts comme Jay Porter, avocat d'une trentaine d'années.
A Houston, au début des années 80, Porter vivote, la plupart de ses clients n'ont guère le moyen de le payer. Quand il se décide à offrir un cadeau d'anniversaire à son épouse, faute de moyens, la croisière idyllique se passe sur un bayou bouseux à bord d' un rafiot crasseux. La promenade au fil de l'eau va faire basculer la vie de Jay et ressurgir un passé volontairement oublié.

Brutalement sur une des berges du bayou des cris se font entendre puis des coups de feu, une femme plonge dans les eaux sombres du bayou .Jay plonge et sauve l'inconnue…C'est le début d'une palpitante histoire où se mêlent dockers en grève, syndicalistes pourris, vieux militants politiques, élus locaux, hommes de lois, magnats du pétrole… tous les éléments d'un roman noir.

Marée noire n'est pas seulement un très bon roman policier, c'est aussi un grand roman qui nous présente une réalité sociale américaine contemporaine. Jay Porter n'est pas seulement avocat, mais surtout il est noir. Son origine ne lui permet pas de s'occuper de grandes affaires, il défend les marginaux de la société, essentiellement les noirs. S'il ne s'est pas rendu au commissariat de police après l'incident du bayou c'est par peur. Fils d'un père assassiné gratuitement par des blancs, il a milité activement dans des associations de défense des droits de l'homme et dans des mouvements d'anticipations noirs des années 70. Même s'il a rompu avec la vie politique, il continue à avoir peur de la police et de la justice toujours aux mains des blancs.
La force de Attica Locke, romancière noire, est de nous faire partager l'angoisse d'un homme qui craint de voir ressurgir son passé. Il est en effet un ancien activiste de la cause noire, et bon nombre de ses anciens amis sont morts pour leur cause.
Dans sa postface, Attica Locke explique que le point de départ de son roman est tiré d'un fait divers réel auquel elle a assisté étant enfant. La "croisière" sur un bayou et les coups de feu ont existé Les protagonistes ne sont pas intervenus, non par crainte de ce qui se passait, mais parceque pour un noir il était préférable de ne rien voir. Ils ont prévenu la police plus tard. C'est donc en s'appuyant sur des attitudes de personnes qu'elle connaît bien, en particulier de son père, qu'elle a créé ses personnages. Le roman est une plongée par l'intermédiaire de la fiction, dans l'histoire de la minorité noire au sud des Etats-Unis. Et l'égalité des droits obtenue dans les années 60, ne s'est pas traduite réellement sur le terrain dans les années 80.

A lire absolument.

Vampires

Thierry Jonquet

Seuil

18,30
par
18 février 2011

THIERRY JONQUET. VAMPIRES.

Vampires est le dernier roman, inachevé, de Thierry Jonquet emporté par la maladie en 2009. L''ouvrage nous laisse sur un sentiment de frustration de ne pouvoir aller jusqu'au bout du récit mais la lecture de Vampires nous offre un plaisir intense, du fait de la puissance de l'écriture.
Jonquet construit deux histoires parallèles, qui, on s'en doute, finiraient par se croiser si le roman était terminé. La première pourrait se nommer : le retour de Vlad Tepes alias Dracula. Un sans papier roumain découvre dans un hangar désaffecté un homme empalé- ante mortem- sur un pieu de bois .


Il s'agissait d'un homme jeune, de carrure athlétique, très musclé, à la poitrine glabre. Il ne portait aucune trace de mutilation. Mais son visage évoquait celui d'un vieillard. Les souffrance inouïes qu'il avait endurées l'avaient transfiguré. En quelques heures à peine, de profondes rides avaient creusé ses traits, sur le front, les joues, et de sa bouche grande ouverte, figée dans un rictus monstrueux, semblait jaillir un hurlement sans fin.
La deuxième histoire nous plonge au sein de la famille Radescu, de véritables vampires à la force herculéenne, au teint blafard, qui vivent plusieurs siècles dans le refuge de la nuit. Leur vie quotidienne est loin d'être simple.
Nous autre les vampires sommes ipso facto condamnés à la marginalité. Nos enfants ne peuvent vivre en société, suivre une scolarité normale, avoir des amis, jouer dans une cour de récréation, réalisez-vous ce que cela représente? Nous sommes d'emblée stigmatisés, réduits à un destin de maudits.
Avec humour, Jonquet nous rappelle que dans notre bonne France le sans papier, surtout le Rom roumain , n'est guère reçu avec enthousiasme. Les étrangers sont-ils à nos yeux des vampires ? Thierry Jonquet renouvelle le genre du fantastique en le plaçant dans le cadre du roman noir. Il nous glace le sang. Tant mieux puisque les vampires le préfèrent bien chambré. Il nous fait rire d'horreur, en maniant l'humour noir et l'analyse sanguine. J'ai appris deux choses essentielles à la lecture du livre : La première, l'autopsie d'un cadavre d'empalé provoque chez les médecins légistes un plaisir proche de l'orgasme. La seconde, les Vampires existent, je les ai rencontrés.

Spade et Archer
22,00
par
15 février 2011

Joe Gores. Spade et Archer. Collection Rivages/ Thriller.

Avec ce livre, Joe Gores a réalisé un projet ambitieux et risqué, celui d''écrire un livre à la manière de Dashiell Hammett en reprenant les personnages de celui-ci. Précisons d'entrée que le pari est entièrement réussi. Gores nous raconte l'histoire de Sam Spade, de la naissance de son agence de détective à San Francisco et de son association avec un autre privé Miles Archer. Gores invente donc le passé des protagonistes du "Faucon Maltais" sur plus de sept ans. Dans "Le Faucon Maltais, oeuvre majeure de Hammett, la collaboration entre Spade et son associé cesse dès le début du roman avec la mort d' Archer tué lors d'une enquête .

Gores réussit parfaitement à rendre let style et l'ambiance poisseuse des romans de Hammett. Sam Spade traîne sur les quais du port de Frisco, lieu de tous les trafics illicites : de l'alcool de contrebande au vol organisé. Mais Spade pénètre aussi dans les hautes sphères de la société californienne dont certains membres sont liés à la pègre. La police est souvent lente à réagir et le détective agit en marge de la loi. Spade est un personnage entêté, cynique, lucide, intelligent mais qui obéit à ses propres lois, qui a sa conception propre de la justice. Il finit par éliminer un adversaire redoutable qui l'a mis en échec pendant sept ans. Sous la plume de Gores surgit le visage de Humphrey Bogart, l'inoubliable Sam Spade du film de Huston. Gores développe des personnages à peine esquissés par Hammett dans "Le Faucon Maltais". La secrétaire Effie Perrine accompagne toute la carrière de Spade, elle apparaît comme une collaboratrice efficace. Miles Archer est un bon détective mais un salaud qui mérite bien de voir sa vie écourtée par Hammett au début du Faucon Maltais. Iva Archer a bien raison de préférer son amant Sam à son Miles de mari.
James Ellroy a parfaitement résumé le roman dans sa préface :
"Gores a écrit un excellent roman. Respectueux, mais trop rempli d'attentions avec sa source pour devenir servile - "Spade & Archer" porte aux nues Dashiell Hammett, codifie l'oeuvre de sa vie et affirme dignement le sérieux des intentions du maître".

A cheval sur une tombe
par
29 janvier 2011

Bill James. A cheval sur une tombe.


Bill James est un pseudonyme choisi par l'écrivain Gallois Allan James Tucker, qui écrit aussi sous la nom de David Craig. Dans de nombreux ouvrages de James deux personnages sont récurrents: le détective Colin Harpur et son patron Iles. Dans "A cheval sur une tombe", c'est Ralph Ember le pivot de l'histoire. Il a la particularité physique de ressembler comme deux gouttes d'eau à Charlton Heston et la réputation de Rocco Siffredi. Dans les situations difficiles, ses jambes se mettent à trembler, il devient Ralphy la Panique. Attention cependant aux réactions du personnage qui reste un truand dans l'âme. Derrière le malfrat se cache un être sensible prêt à aider la veuve et l'orpheline.
"Tuer le papa d'une gamine et l'enterrer à la va-vite créaient des obligations. Des obligations envers cette gamine et baiser sa mère à la demande ne résolvait pas tout."
Dans cette affaire la route d''Ember croise celle du détective Harpur. Excellent policier Harpur a parfois des crises d'héroïsme.
"Il se voyait alors comme l'indispensable ange purificateur, le faiseur de miracles, né pour vaincre le mal à lui tout seul et rétablir un ordre parfait. "
Ralph Ember et Colin Harpur ont aussi des points communs, ce sont des chauds lapins qui prennent l'habitude de s'envoyer en l'air avec la femme de leurs patrons respectifs. Ils choisissent souvent le même lieu pour leurs parties de jambes en l'air, un parking discret face à la mer, un lieu idyllique…
"un bout de côte monotone avec ses larges étendues de vase luisant à marée basse. Les effluents des égouts formaient souvent des flaques aux reflets chatoyants où dansait de l'écume. Il y avait des troncs d'arbre éparpillés ici et là, du papier hygiénique, des traverses de chemin de fer et des amoncellements d'algues que la marée avait disposé en guirlandes."
De la pure poésie! Bill James s'amuse et nous aussi. Si certaines situations sont souvent violentes comme dans tout roman noir, elles sont présentées avec beaucoup d'humour. Je ne connaissais pas l'auteur et je viens de faire une très agréable découverte, j'ai hâte de me replonger dans son univers .

PS : Pour comprendre le titre, il faut pouvoir répondre à ces questions :

Qui était à cheval?
Qu'est ce que la position du cheval?
A qui appartenait la tombe?

Juke-Box Cadillac
par
29 janvier 2011

Doug ALLYN. Juke-box Cadillac Rivages/thriller

1963. Détroit est la capitale mondiale de l'automobile, elle attire les pauvres noirs du Sud de l'Amérique qui espèrent une vie meilleure en travaillant sur les chaînes de production. Détroit est alors surnommée Motown, contraction de Motor et de Town, la ville de l'automobile. Des Cadillac rutilantes parcourent les rues de la cité. Tommy DeMeo, seize ans, poursuit ses études, élevé par sa mère qui collectionne les hommes de passage depuis la mort de son père, un petit truand abattu lors d'un braquage. Il surprend un de ses amants en train de la battre et lui casse le poignet. L'homme est malheureusement le shérif adjoint. Tommy est expédié en prison, il y reste deux ans. Au pénitencier, il apprend à survivre et s'initie à la boxe. A sa sortie, il tente de se réinsérer, gagne le Sud, vit chez son grand père agriculteur. Quand le grand-père meurt subitement, l'exploitation est saisie et il doit retourner à Motown.
DeMeo se fait engager comme homme de main d'un vieux mafieux juif, Moishe, prêteur-usurier, qui rançonne le ghetto noir. Tommy se charge de l'encaissement des impayés. Pour se faire respecter, il doit faire usage de son punch et de la puissance d'un calibre 45. En guise de créance non honorée il devient propriétaire d'un studio d'enregistrement et tombe follement amoureux d'une jeune chanteuse noire Martika. Ensemble ils se construisent un petit empire dans le monde musical. Cet empire Tommy le défend en éliminant les prédateurs. Mais peut-on être sauvé par la musique?
La musique tient une place essentielle dans le livre, Cadillac Juke-box en plus d'être un type de voiture est le titre d'une chanson qui parcourt tout le livre. L'ascension de Tommy et de Martika dans le domaine musical s'apparente à la création réelle du célèbre label musical "Motown" par le chanteur Berry Gordy. A Détroit dans les année soixante Gordy avait créé une société qui contrôlait toutes les étapes de la production du disque (composition des morceaux, enregistrement), la distribution, la commercialisation, l'organisation des concerts. Les chanteurs devaient signer des contrats d'exclusivité. La musique proposée par Motown, soul et rhythm and blues, cherchait à séduire un public noir mais aussi des blancs de la classe moyenne.


Le roman s'apparente à une biographie, il pourrait se nommer : Tommy DeMeo, portrait d'un tueur. Car Tommy amoncelle les cadavres sans regret, le meurtre est une question de survie. Il faut tuer avant d'être tué. Les cadavres disparaissent sans laisser de trace. Mais DeMeo présente un autre visage, humain celui-là. Il est fidèle en amitié, il n'abandonne jamais le vieux Moshe même quand celui-ci le roule. Son amour pour sa maîtresse noire, Martika qu'il admire est sa véritable raison de vivre; il est prêt à l'épouser dans un pays où la ségrégation existe.
L'ouvrage pourrait aussi se nommer : Murder City (Cité du crime) ou Devil City (Cité du diable) surnoms donnés à Détroit, une des villes les moins sûres du monde. La violence traverse toute la société. Les flics servent d'hommes de main à des banquiers crapuleux. Ils sont pour la plupart corrompus, ils touchent leur part sur les trafics en tout genre, ferment les yeux sur les meurtres. Leur uniforme les protège, ils peuvent passer à tabac ou même éliminer ceux qui les dérangent. La violence naît de la misère, de la ségrégation du racisme. Les "nègres" sont enfermés dans le ghetto. Dans les usines automobiles ils occupent des emplois peu qualifiés, les plus durs. Ils ne peuvent pénétrer dans les quartiers résidentiels des blancs. La misère explique le soulèvement du ghetto en 1967, sauvagement réprimé par l'armée fédérale. La ségrégation se note même dans les cimetières.
…Abyssinian Baptist, le plus grand cimetière de Détroit. Un demi hectare de pierres tombales usées par le temps marquent l'endroit où reposent les esclaves en fuite partis chercher la liberté dans le Nord. Mais la ségrégation s'applique même dans la mort, ils sont enterrés loin des familles blanches qui sacrifièrent leurs fils dans la guerre contre l'esclavage. Ultime primauté de la race.
J'ai été passionné par ce récit qui parcourt toutes les années 6o. A travers l'histoire de Tommy j'ai découvert une ville, Detroit, qui a occupé une place essentielle dans l'histoire de la musique. Cependant, je me permets d'émettre quelques réticences qui peuvent ne pas être partagées. Le style d'écriture, n'est pas à mes yeux à la hauteur de la noirceur de l'histoire et le dénouement trop optimiste m'a quelque peu surpris.
Malgré ces remarques Juke-box Cadillac est un très bon roman.